Un rabbin étala devant lui des monceaux d’or, les lui promettant s’il voulait devenir son vassal, seulement durant quelques années; il lui tourna le dos. Comme il était vaniteux, le démon de la gloire essaya de le tenter; il lui rit au nez.
Enfin, le diable, un vrai diable pour le coup (on le nommait George-Guillaume-Frédéric Hégel), lui souffla à l’oreille: «Veux-tu être dieu?»
Notre jeune philosophe ne rit pas cette fois. Il devint dieu, et, par rivalité d’emploi, se mit à renier le grand Dieu qui est au ciel, et tous les sentiments humains s’effacèrent en lui. Il vécut seul, sans amis, sans enfants, sans famille, renonçant même à sa patrie, et trouvant tout à refaire dans ce monde qu’il n’avait pas créé.
Quittant l’Allemagne, il vint en France, en France où il fit résonner son rire impie, plus aigre, plus strident que jamais. En France on ne crut pas à sa divinité, on ne l’adora pas, mais on l’aima comme s’il n’avait été qu’un simple mortel; en France il eut des amis, et s’y réhumanisa. Enfin, comme au fond il n’était méchant que du côté de l’esprit, il se convertit de lui-même en voyant le mal produit par ses doctrines. Après avoir pris femme devant l’église, il y mourut croyant.
Cet ex-Dieu se nommait Henri Heine, Henri Heine qui se moquait si bien de son ex-confrère le grand Jupiter, en faisant de lui un marchand de peaux de lapin.