Un aigle de la grande espèce, aux allures souffreteuses, au plumage amoindri, étique, plutôt une carcasse qu’un oiseau, se tenait dans un coin, l’œil terne et l’aile pendante. C’était son seul compagnon.
Tous deux, faute d’autres ressources, vivaient de leur chasse, et le vieillard trouvait encore à faire quelque petit commerce avec la fourrure de l’unique gibier existant dans l’île; cette menue pelleterie, dont il faisait provision, il l’échangeait....
Mais ici ma plume s’arrête d’elle-même. Vous redire une histoire tout à fait apocryphe, qui tînt moins de la tradition que de la mystification, serait mentir tout à la fois à mes habitudes d’écrivain et à ma conscience d’honnête mythologue. Or, ce vieillard, c’était Jupiter, et, en y réfléchissant, je crois entrevoir que M. Heine, qui plaisante avec les choses les plus sérieuses, cachant avec habileté sa moquerie sous les artifices d’un récit plein d’intérêt, a visé avant tout dans cette narration à nous montrer le maître des dieux devenu.... marchand de peaux de lapin!
Je ne puis le suivre dans cette route.
Sans me détourner de mon sujet, car il s’agit encore de faux dieux, à ce récit, forcément écourté, je suppléerai par un autre, de l’authenticité duquel je puis répondre. «En Perse, nous dit M. le comte de Gobineau, dans un très-bon livre récemment publié, les Soufys, c’est-à-dire les savants, les philosophes, repoussent toute croyance dogmatique, n’admettant la réunion de l’âme à Dieu que par l’extase. Lorsque cette union est complète, l’âme se transforme, devient elle-même participante à la nature de l’être incréé, et l’homme est Dieu.» La folie humaine est toujours une maladie de l’orgueil.
En France, nous avons eu quelques dieux de cette espèce; je ne prétends pas cependant les faire entrer dans la mythologie du Rhin, spécialement consacrée à l’Allemagne. Mais, en Allemagne, une secte de philosophes, tout à fait incrédules, sans avoir recours à la méthode persane, laissant de côté l’extase, et l’âme immortelle, ont fini par renier Dieu pour se faire dieux eux-mêmes, tant, dans ce beau pays, les savants comme les ignorants ont besoin de peupler la terre de divinités de toute sorte.
C’est l’histoire d’un de ces dieux terrestres que je vais raconter pour clore enfin ce long chapitre. Hélas! il est mort aujourd’hui, et c’est grand dommage; mais il a existé; sur ce point essentiel, les témoins ne manqueraient pas; je pourrais même, comme les paysans de la Thuringe à propos de Frédéric Barberousse, dire: je l’ai vu!
Donc, à Dusseldorf, en Prusse, dans une famille d’anciens juifs nouvellement convertis à la réforme, un jour, vers 1800, naquit un enfant qu’on eût, à bon droit, pu déclarer un être surnaturel, tant, dès ses plus jeunes années, il se montra en contradiction avec toutes les idées reçues. Quoiqu’il fût des siens, à coup sûr, Martin Luther n’eût pas manqué de le déclarer killecroff.
Non-seulement il était turbulent et tapageur, mais il était pédant; il régentait ses professeurs et n’écoutait volontiers que les conseils des tout petits enfants. Ses parents le grondaient-ils, il riait; qu’un événement grave survînt dans le ménage d’un voisin, il riait; que les Français s’emparassent de sa ville natale, il riait; il riait toujours.
Cependant, arrivé à l’adolescence, il se remplit de logique, de mathématiques, de latin, de grec, d’hébreu, et de toutes sortes d’autres bonnes choses. Il devint même philosophe avant l’âge; mais sa philosophie se manifestait surtout par un rire sarcastique. Quand on lui parlait du rang qu’il pouvait occuper à Dusseldorf, des richesses qu’il y pouvait acquérir, il ne répondait que par une gambade.