J’aime à croire que l’affaire s’arrangea.

Par cette même persistance qui les distingue, les Allemands, pour ne rien perdre, ont conservé tant qu’ils ont pu leurs anciens dieux comme leurs anciens héros, toujours au moyen non de l’embaumement, mais de l’enchantement. Remarquons cependant, à l’avantage des dieux, que ceux-ci n’étaient pas soumis à la condition du sommeil indéfini. Ils ne figuraient point au nombre des dormants, ainsi que Charlemagne, Witikind, Frédéric 1er, Guillaume Tell, ou la villageoise des environs de Mayence; ils habitaient bien quelques cantons isolés, qu’il leur était interdit de franchir; mais ils agissaient du moins, ils y vivaient de leur ancienne vie, ou à peu près.

Il n’y a pas longtemps que des bûcherons de la Schwarzwald assuraient avoir vu Asa-Thor, à défaut de géants à abattre, lancer son marteau contre les grands arbres, qu’il brisait, qu’il déracinait; de même pour les meutes chasseresses de Diane, dont les aboiements lointains troublaient pendant la nuit le repos des honnêtes villageois de la Bohême. Qui n’a entendu parler des amours de la vieille Vénus, non avec son ancien galant classique, le dieu Mars, mais avec le bon chevalier Tannhauser? Il en a été question dernièrement, même à Paris. Il n’est pas jusqu’à Jupiter, qui, s’il faut en croire M. Henri Heine, n’ait été retrouvé récemment dans une des îles de la Norvége.


Essayer d’en reprendre le récit après lui serait imprudent, je me contenterai de présenter ici un aperçu, un simple sommaire de cette tradition curieuse.

Dans une île des mers du Nord, bordée de glaçons et dont les montagnes arides, brumeuses à leur base, étaient à leur sommet recouvertes de neige les trois quarts de l’année, des voyageurs, poussés plutôt par la tempête que par leur propre volonté, débarquèrent un matin. C’étaient pour la plupart des savants, des académiciens de Stockholm et de Saint-Pétersbourg, qui avaient entrepris un voyage de découvertes vers le pôle. Le terrain aride, presque dénudé, ne leur promettait guère une bonne relâche; cependant les parties de la montagne exposées au midi se couvraient de longues herbes, de groseilliers nains; les nombreux terriers qui en trouaient les pentes, et les vestiges, facilement reconnaissables, dont l’entrée de ces mêmes terriers était remplie, disaient clairement que les lapins s’y étaient multipliés en grand nombre. Nulle part, ils ne voyaient trace d’autres animaux. Les lapins semblaient être les seuls habitants de l’île. Somme toute, pour des marins fatigués du régime des viandes salées, c’était une bonne fortune.

Nos savants se préparaient donc à façonner des traquenards et à tendre des collets, quand une violente rafale de grêle et de neige survenant, ils n’eurent que le temps de se réfugier dans une grotte spacieuse ouverte de ce côté.

Très-surpris, ils y trouvèrent un grand vieillard, chauve, les joues creuses et pâles, le corps maigre et décrépit, à peine vêtu au milieu de toutes les rigidités du climat, mais gardant sous les meurtrissures de l’âge et de la misère un certain air d’autorité, un front auguste et serein, et si bien empreint d’une majesté surnaturelle, que nos visiteurs se sentirent saisis vis-à-vis de lui d’un respect non-seulement humble et pieux, mais frissonnant.