C’est que parmi ces grands dormants de l’Allemagne figure aussi une femme, une femme d’une existence moins réelle que symbolique; qu’importe? Voici ce que dit sur elle la tradition.
Lorsque Witikind fut battu par Charlemagne à Engter, une pauvre vieille, ne pouvant le suivre dans sa fuite, poussait des cris lamentables, qui ajoutaient à la terreur de l’armée fugitive. Si, sur l’ordre répété de Witikind, les soldats s’arrêtèrent un instant au milieu de la panique, ce fut pour amonceler sur la vieille une masse de sable et de rochers. Ils ne croyaient pas la tuer eu l’enterrant ainsi toute vive; leur chef avait dit: «Elle reviendra!»
Cette vieille qui doit revenir, c’est Teutonia; et c’est son nom que Frédéric Barberousse balbutiait en reprenant son sommeil séculaire.
Quand la vieille femme d’Engter sera parvenue à se débarrasser de ce linceul de sable et de pierre qui pèse sur elle, alors, alors seulement le grand jour sera venu. Les héros, jusqu’à présent captifs dans leurs montagnes, dans leurs grottes souterraines, secoueront la torpeur de l’enchantement; ils reparaîtront au milieu des peuples; les grands arbres desséchés reverdiront pour témoigner de leur retour par un miracle; le cri de: Teutonia! Teutonia! résonnera dans les vallées, et les oiseaux eux-mêmes le répéteront!
On assure que lorsque viendra ce jour tant souhaité, l’Allemagne, débarrassée de toutes ses entraves, n’aura plus qu’une seule croyance, une seule loi, un seul cœur; elle sera glorieuse et libre, une et indivisible! Attendons que les oiseaux nous le disent pour y croire.
Il n’y avait pas que Teutonia et des empereurs parmi les dormants. On cite une paysanne des environs de Mayence qui, faisant route pour retourner chez elle, épuisée de fatigue et redoutant le grand soleil, entra dans une maison isolée, jetée à sa gauche au milieu d’une pépinière de petits arbres nouvellement plantés. C’était la demeure d’un savant magicien. Elle lui demanda la permission de s’y reposer un instant. Comme il était alors dans ses grands calculs de grimoire, il se contenta de lui répondre par un hochement de tête et lui indiqua de l’œil un banc placé dans le coin le plus reculé de la grande pièce. Elle s’y assit, mais de la hanche seulement, ne se trouvant pas suffisamment autorisée; et à chaque instant, elle se levait à demi, demandant à son hôte si elle ne lui était pas importune, et qu’elle aimerait mieux sortir sur-le-champ, malgré la chaleur et la fatigue, que d’être la mal-venue chez lui, le priant, du reste, de ne pas se déranger pour elle et de faire comme si elle n’y était pas; et une foule d’autres propos de cette force.
Irrité de son bavardage, le magicien se retourna brusquement vers elle et la regarda avec fixité entre les deux yeux. Elle s’endormit aussitôt. (Il était déjà question de magnétisme à cette époque, mais seulement de magnétisme magique.) Quand notre villageoise s’éveilla elle se trouva seule; l’hôte s’était absenté. A son grand regret, elle se vit contrainte de partir sans le remercier de son hospitalité, plutôt dix fois qu’une, ce qui était dans ses habitudes, et sans lui faire ses excuses de s’être ainsi laissée aller au sommeil, malgré l’honneur de sa société.
En s’éloignant de la maison, elle s’étonna d’abord de voir, au lieu de la pépinière de petits arbres, s’élever autour d’elle de grands chênes, de grands sapins; mais peut-être avait-elle suivi pour sortir une autre issue que pour entrer.
Elle arriva enfin dans son village, où bien d’autres surprises l’attendaient. Parmi toutes les bonnes gens qu’elle rencontra sur son chemin, ou qui se tenaient sur le pas de leurs portes, elle n’en reconnut pas un; longtemps en vain elle chercha sa maison, et quand elle l’eut trouvée, elle était habitée par des étrangers, qui, malgré ses réclamations, la jetèrent dehors, après l’avoir traitée de folle.
Un procès s’ensuivit, dont le résultat fut de prouver qu’au lieu de dormir une heure sur la banquette, ainsi qu’elle le croyait, elle y avait dormi cent ans, ce qui nécessairement avait donné aux petits arbres de la pépinière le temps de pousser, et à sa maison celui de changer de maîtres. Les étrangers qui l’habitaient alors, et qui l’avaient si lestement mise à la porte, n’étaient rien moins que ses arrière-petits-enfants.