Certes, devant cette requête abominable, devant cet assassinat proposé au nom du ciel, les héritiers, les descendants de ces sages pontifes qui avaient détruit les premières et inoffensives superstitions des anciens Celtes, se voilant la face, reculant d’horreur, retrouvant leur vieille énergie, allaient faire parler à la fois le ciel et les enfers, le chêne sacré, les devins, les druidesses, les chevaux immaculés, en appeler à la nation tout entière, et lancer l’anathème sur la tête des infâmes pétitionnaires: il n’en fut rien. Au contraire, ils se hâtèrent de légitimer par leur saint acquiescement cette immolation sauvage. On aurait pu les soupçonner même d’en avoir, en dessous main, inspiré l’horrible pensée.

O prêtres hypocrites, philosophes menteurs, tigres déguisés en pasteurs de peuples!... Calmons ces emportements. En agissant ainsi, peut-être obéissaient-ils moins à un instinct de cruauté qu’à une haute pensée de politique, et même de philanthropie, oui, de philanthropie: expliquons-nous.

Chez les Celtes alors la vie de l’homme était comptée pour peu de chose; on la prodiguait dans les batailles, on la prodiguait dans les duels. Les Gaulois, à l’époque de leurs grandes assemblées nationales, pour forcer les électeurs à l’exactitude, avaient pour coutume de mettre à mort le dernier arrivé; celui-là payait pour tous les retardataires. Je ne proposerais pas de rétablir un pareil usage aujourd’hui; mais enfin, c’était un moyen, moyen infaillible, économique, et qui, sans frais, remplaçait avantageusement les jetons de présence.

De leur côté, les Teutons, non dans leurs assemblées électorales, mais à la guerre, vainqueurs impitoyables, se faisaient un jeu de massacrer tous leurs prisonniers.

Ces massacres cessèrent dès que les druides se furent fait un monopole des sacrifices humains.

Devenu sanguinaire, le bon Ésus réclamait les captifs, comme victimes expiatoires réservées à son autel; malheur à qui aurait osé frapper à son détriment! Celui-là, les enceintes sacrées se fermaient devant lui; déclaré impie, sacrilége, il cessait d’être compté au nombre des citoyens, et risquait même de remplacer le mort qui, par sa faute, manquait à l’holocauste.

Les choses ainsi réglées, quand les prisonniers lui avaient été livrés sains et saufs, le grand prêtre choisissait ceux qui devaient être égorgés, se contentant parfois d’un seul. C’était le plus souvent un des chefs ennemis; on l’immolait avec son cheval de guerre, pour rehausser la pompe cérémoniale, et aussi pour que la quantité du sang versé fît passer sur le petit nombre des victimes.

Après avoir scrupuleusement interrogé les flancs entr’ouverts du cheval et du cavalier, le sacrificateur, la barbe et les vêtements souillés de sang, levant vers le ciel une main rougie à la même source, terrible, suant le meurtre, respirant le carnage, déclarait son dieu satisfait: son dieu en avait assez; et l’on réservait le reste des captifs pour un autre jour, qui ne devait pas venir.

Un nouvel emploi venait donc d’être créé, celui de sacrificateur. Dans la Germanie, comme dans la Gaule, des deux côtés du Rhin, les druides se le réservèrent: dans d’autres pays de la Celtique, chez les Scandinaves, chez les Scythes, ce triste emploi, des femmes mêmes l’exercèrent; l’Iphigénie en Tauride est là pour l’attester.

Quoi qu’il en soit de cette sanglante innovation, elle profita aux prisonniers; mais ceux qui en tirèrent encore le meilleur bénéfice, ce furent les druides. Leur pouvoir, fortement ébranlé, secousse par secousse, se raffermit tout à coup. L’opposition n’avait tenu compte ni de leurs remontrances ni de leurs prières, elle s’arrêta devant leur couteau.