Plus curieux, pour le moment, d’observations de mœurs que de mythologie, je poursuis mes premières investigations; n’est-il pas nécessaire, d’ailleurs, de connaître la vie des gens pour être à même d’apprécier justement les objets de leur culte?

En même temps que ces diverses lumières, semblables à des étoiles filantes, sillonnent la surface du pays, certaines lueurs, s’immobilisant, paraissent fixées au sol. Ce sont les lucarnes éclairées des habitations. Ces habitations, je les ai déjà qualifiées d’étables ou de caves; à l’exception de quelques-unes, je maintiens le mot.

Creusées dans la terre, humides, obscures, elles ont leur faîtage à fleur de sol et revêtu de plaques de gazon ou d’un chaume aride rongé de mousse; un couvercle plutôt qu’une toiture. On y descend par une sorte de porte à tabatière, engagée à niveau dans cette toiture même. Le jour n’y pénètre que par cette porte ouverte; par conséquent les ténèbres y règnent pendant toute la saison des pluies et des neiges, c’est-à-dire les trois quarts de l’année; les ténèbres! ces fléaux de la joie, de la santé, de l’imagination, de tout bien-être humain; et quel moyen de les conjurer: pas de fenêtres, pas de vitraux! O divin Apollon!

Toi dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute:

Certes, que de toi, la brillante personnification du soleil, de la lumière, on ait fait un dieu de premier ordre, je suis loin d’y trouver à redire; mais, avec non moins de raison, peut-être, de ce bienfaiteur mystérieux qui inventa les fenêtres, les vitres, du premier vitrier enfin, il eût été convenable de faire un demi-dieu; et il est resté un simple mortel, et l’on n’a pas même retenu son nom! Les hauts emplois ne sont pas mieux distribués dans le ciel que sur la terre!


A défaut de la fenêtre, c’est par la lucarne que mon œil plonge au milieu d’une de ces masures souterraines. L’aspect est loin d’en être aussi misérable que je l’avais pensé. J’y vois des murs tapissés de nattes, une aire salpêtrée; près de la lampe fumeuse qui descend de la poutre du plafond, pendent, accrochés, un quartier de cerf, des paniers remplis de provisions, des instruments de pêche et de chasse, filets et traquenards; puis, des guirlandes d’herbes médicinales, comme à la boutique d’un herboriste; et parmi ces bouquets de plantes, comme de droit, le gui tient la place d’honneur.

Dans un autre de ces sous-sols, le luxe même semble s’être introduit. Incrustées de cailloux du Rhin, aux couleurs nuancées, les parois y étalent des faisceaux d’armes luisantes: l’angon à crochets, la framée, les haches de silex ou de fer, les casse-tête à pointes aiguës, s’y marient agréablement à des boucliers, à de larges carquois en cuir, à de longues flèches, empennées d’un bout, dentelées de l’autre. On croirait que pour compléter et pour adoucir en même temps l’éclat de ces panoplies quelque peu menaçantes, la dame du logis y a entremêlé les bijoux de son écrin celtique: il n’en est rien. Ces chaînes d’or, ces colliers, où s’enchâssent l’onyx et les rubis, les guerriers d’un certain rang ont pour habitude de les étaler sur leur poitrine dans les combats, aussi bien comme objets de parure que comme armes défensives. Au dire d’un historien sérieux, très-sérieux, même un peu gourmé, c’est à cet usage de nos pères les Francs que nous devons aujourd’hui les hausse-cols de nos officiers. Qui le croirait? moi, moi-même, j’ai porté cet insigne barbare en qualité de lieutenant dans la garde nationale de la banlieue de Paris!... Quant aux nattes de paille, ici on les foule aux pieds; elles servent de tapis, non de tapisserie.