Le jeu du mouchoir, fort goûté alors, était une espèce de duel de société. Deux adversaires bénévoles, sans autre motif que le désir de s’amuser un instant et de complaire à la compagnie, saisissaient de leur main gauche l’extrémité d’un mouchoir, et de la droite un couteau, couteau de table, couteau de chasse ou de cuisine, peu importait, pourvu que l’instrument fût aigu et bien affilé. Ah! c’est que nos bons aïeux ne connaissaient ni les armes courtoises ni les fleurets mouchetés! Imbus de cette étrange idée que combattre un contre un, ou mille contre mille, est ici-bas le bonheur suprême, ils se faisaient volontiers un divertissement de se couper la gorge, même avec leur meilleur ami.

La galerie s’était formée autour des assaillants. Après que ceux-ci eurent juré par le cercle de leur bouclier, par l’épaule de leur cheval et par la pointe de leur couteau que nulle animosité ne les excitait l’un contre l’autre, à un signal donné, le jeu commença. Quelque temps je vis le mouchoir se tendre, se replier, puis opérer un vif mouvement de rotation; déjà de légères entailles entamaient la peau des deux lutteurs; le sang coulait le long de leurs bras; mais pour si peu les témoins affriandés ne songeaient guère à interrompre le divertissement.

Tout à coup, j’entendis un joyeux hourra trois fois répété; le bienvenu, le bien choyé, l’hôte de la maison, venait de tomber à la renverse, le couteau de son adversaire en pleine poitrine. Il était mort.

On n’avait trouvé que ce moyen de lui faire passer la soirée agréablement. O hospitalité du bon vieux temps!

Ce joli jeu du mouchoir, quelque peu modifié, s’est conservé dans certaines contrées du Nord. Le mouchoir s’est enroulé sur la lame pour en diminuer la longueur. Dans les cabarets de la Hollande on dit ce jeu utile à la santé; un coup de couteau a la chance de sauver de l’apoplexie; il équivaut à une saignée.

Je m’étais enfui. Pendant une heure, j’errai au hasard, jetant un regard ahuri à travers quelques lucarnes, au fond desquelles j’entrevoyais des hommes, des femmes, des bœufs, des chevaux étendus pêle-mêle sur une même litière. Encore un souvenir de la Bretagne!

Au milieu d’un de ces bouges, je crus reconnaître la jeune fille de la colline; l’attitude du repos donnait à ses membres souples et délicats un charme particulier; sous les éclairs crépitants de la lampe, elle revêtait l’idéale beauté d’une nymphe endormie.

C’était une jeune Ionienne, une compatriote d’Aspasie; capturée enfant, elle avait traversé vingt marchés d’esclaves, toujours, en dépit d’un sort contraire, se développant dans sa grâce et dans son éclat. Sur les bords de l’Ilyssus, on lui eût dressé des autels; sur les bords du Rhin, elle gardait un troupeau de cochons.