Il se prépare à charmer la société par le récit d’un de ces longs poëmes mystérieux contenant les annales de la Celtique. Je suspends mon départ.
On l’a dit, et l’on a eu raison de le dire, l’histoire de nos ancêtres gaulois ou germains devrait être pour nous un curieux sujet d’études; mais vainement des hommes courageux ont tenté de relever le vieux chêne, de l’ébrancher, pour y faire pénétrer l’air et le jour; les oiseaux qui chantaient sous son feuillage n’ont pas laissé trace de leurs chants, et à peine si quelques échos des enceintes sacrées sont parvenus jusqu’à nous.
O bonheur! ô gloire inattendue, inespérée! Ce que n’ont pu tant d’érudits, tant d’historiens armés de patience et de résolution, cuirassés de latin, de grec et de sanscrit, je le ferai, moi, moi, l’homme que vous savez! Grâce au récit du barde, je vais pouvoir combler cette lacune si regrettable; le premier, le seul dans le monde de l’histoire, je porterai le flambeau au milieu de ces impénétrables ténèbres!
Le barde commença. Attentif, retenant mon haleine, je demeurai l’oreille tendue, faisant un appel suppliant à ma mémoire, d’ailleurs assez vaillante.
Dans un exorde pompeux, il dit d’abord l’arrivée des Celtes sur la terre d’Europe; la venue des druides, propagateurs de la religion vraie; il dit comment une nombreuse colonie de Francs Saliens, de Gaulois, sous le nom collectif de Pélasges, tous fils de Teut, ou Teutons, avait d’abord été à Dodone planter le chêne sacré. Sur ce point, j’étais déjà renseigné; il aborde ensuite la fondation d’Athènes, due aux Teutons aussi bien qu’aux Grecs de Cécrops; il raconte comment lorsque ceux-ci, corrompus par les écarts de leur imagination, voulurent dresser des autels à Saturne, à Jupiter, à tous ces faux dieux empruntés à l’Égypte et à la Phénicie, au nom de la raison humaine outragée, les Teutons se soulevèrent en proclamant le Dieu unique et en brisant des simulacres menteurs. De là cette terrible lutte, si célèbre encore, des dieux de l’Olympe grec contre les Teutons, ou Titans....
Je ne respirais plus. Quoi! ces géants redoutables, même à Jupiter, ces hommes colosses, qui entassaient Ossa sur Pélion ou Pélion sur Ossa, ils étaient Celtes! C’étaient nos ancêtres à tous!
O Titans, mes frères, avec quels transports j’écoutais les saintes paroles du barde, pour vous les répéter et m’enorgueillir avec vous de notre glorieuse origine!
Par une grâce spéciale, je comprenais parfaitement les vers germano-celtiques du bon druide. Cependant le poëme se déroulait interminable; je commençais à me défier de ma mémoire. Les siècles succédaient aux siècles, les événements aux événements, serrés et nombreux comme les grains dans un sac de blé. La tension trop continue de mon esprit commençait à me donner le vertige. Les plus illustres entre les héros gaulois ou germains ne passaient plus devant moi que sous forme d’ombres chinoises; Sigovèse et Bellovèse, les neveux du grand roi Ambigat; Brennus, Belgius et Lutharius, fils ou gendres de l’autre grand roi Cambaule, se mirent bientôt à tourner dans ma tête, en se donnant la main et en exécutant une ronde bretonne au bruit d’un instrument breton. Arioviste jouait du biniou. Puis, aux sons du biniou, du fifre aigu et de la harpe druidique, se mêla un terrible bruit de cloches sonnant à grande volée; on eût dit du bourdon de Notre-Dame; les airs étaient ébranlés; puis, tout à coup la terre elle-même trembla; un éboulement général se fit autour de moi; le druide, les gens de la noce, la lucarne, la maison, le hameau, les arbres, la colline, le Rhin et ses rivages, le ciel et les étoiles, tout disparut en même temps, et je me réveillai dans mon fauteuil, au milieu de mes pauvres livres épars, qui, de mes genoux, venaient de crouler à mes pieds.
La cloche du dîner sonnait encore.