O mes braves Romains, je ne vous en veux plus aujourd’hui de l’ennui que vous m’avez causé au collége; de ce côté j’ai tout oublié, tout!... Mais quelle sotte idée vous est venue de vouloir, bon gré mal gré, impatroniser votre Mercure, le dieu de l’éloquence, si l’on veut, mais avant tout le complaisant des amours de Jupiter, le dieu du commerce et des voleurs, dans un pays où le commerce, l’amour et les voleurs n’avaient pas cours. Se ralliant à l’opinion romaine, certains écrivains modernes ont été assez habiles pour prouver qu’entre ce Mercure exceptionnel et Teutatès existaient en effet de grands liens de parenté; eh bien, moi, ici, hautement, je leur donne un démenti! De nouveau, la philologie va venir à mon aide pour les réfuter. Ce matin, en me rasant, j’ai fait, même sans le secours du docteur Rosahl, une découverte philologique de la plus haute importance, à laquelle le public ne peut manquer de prendre un vif intérêt, l’Académie des inscriptions et belles-lettres aussi, je n’en doute pas.
Le mot Teut (mon lecteur ne peut l’ignorer maintenant) signifie Dieu; Tat, en celtique alors, et aujourd’hui encore en langage breton (je le tiens d’une vieille servante bretonne qui m’a élevé), a pour traduction exacte le mot père; ajoutez la terminaison Ès, diminutif d’Esus, le Seigneur; rassemblez les trois monosyllabes, et vous avez Teut-Tat-Ès, DIEU, PÈRE et SEIGNEUR.
Où retrouvez-vous, messieurs les historiens à la manière de Panurge, qui n’avez fait que sauter les uns après les autres, un Mercure quelconque dans Teutatès, la grande divinité des druides? Mais il vous a été plus commode de vous en rapporter aux dires intéressés des écrivains de Rome. N’eussent-ils pas voulu vous tromper, ne pouvaient-ils se tromper eux-mêmes? Ignorez-vous que Plutarque, le consciencieux Plutarque, après avoir, en Judée, assisté à la fête des Tabernacles, écrivait que les Juifs adoraient le dieu Bacchus? Soyez sincères, vous l’ignoriez, n’est-ce pas?... Eh bien, je l’ignorais de même il y a dix minutes; c’est le docteur Rosahl qui vient de me l’apprendre. Le cher docteur est enchanté de ma découverte du Teut-Tat-Ès; selon lui, jamais grande question étymologique ne fut posée plus nettement et plus nettement élucidée. Il m’a conseillé d’écrire à ce sujet une notice qu’il se chargeait de communiquer à des savants de ses amis, m’engageant toutefois à ne pas faire mention, comme autorité, de ma vieille servante bretonne; mais je suis de ceux-là qui se font un cas de conscience de toujours citer leurs auteurs.
Maintenant, puisque j’ai nommé Panurge, revenons à nos moutons, ou, mieux, à nos Teutons.
En Germanie, durant la conquête romaine, ce même système d’interprétation, essayé dans les Gaules, continua. Le chêne sacré devint un Jupiter, représenté symboliquement; les pierres druidiques figurèrent tantôt Apollon, tantôt Diane, ou des dieux de second ordre, des nymphes, le dieu Terme, tout ce qu’on voulut. Mais de ces métamorphoses, faites un peu à la hâte, s’ensuivit un singulier quiproquo.
Les vainqueurs avaient rencontré sur les bords du Weser un haut monolithe, simplement taillé à la hache par les rudes et naïfs sculpteurs du pays. Il avait nom Irmensul. Tout autant que le Teutatès gaulois, à de certaines époques, Irmensul attirait autour de lui un grand concours de peuples. Connaissant l’esprit guerrier des indigènes, les Romains n’hésitèrent pas à en faire un dieu Mars. En cette qualité, eux-mêmes lui rendirent les plus grands honneurs, lui consacrant leurs armes et lui offrant des sacrifices propitiatoires.
Or, qu’était donc cet Irmensul?
Lorsque, sous le règne d’Auguste, son général Varus avait envahi la Germanie à la tête de trois légions, Arminius le Chérusque (le Brunswickois, comme nous dirions aujourd’hui) l’avait surpris, enveloppé dans les marais de Teutenburg, sur les bords du Weser. Tout ce qui était romain ou allié des Romains, tout ce qui portait la livrée romaine, avait péri par l’épée. Pendant huit jours le Weser, dans ses flots ensanglantés, avait roulé trente mille cadavres.
A l’annonce de ce désastre, Auguste crut la Gaule perdue, l’Italie menacée, Rome elle-même en péril. Fou de douleur, un mois durant, on le vit se réveiller la nuit, saisi d’épouvante, et parcourir son palais en criant éperdu: «Varus! Varus! rends-moi mes légions!»