Eh bien, l’Irmensul n’était autre que la colonne triomphale élevée à la mémoire d’Arminius le Chérusque. Irmen est le même nom qu’Herman ou Armin (Arminius), et sul signifie colonne. Voilà ce que les Romains ignoraient, et ce qu’ils avaient tort d’ignorer, sans quoi ils n’auraient pas commis cette immense bévue de se prosterner devant le grand exterminateur des trois légions de Varus. Décidément, ils n’entendaient rien au celtique ni au tudesque!

Ne nous étonnons pas trop cependant de voir les soldats du peuple-roi transformer les pierres en dieux, comme Deucalion les avait transformées en hommes. Avant Homère, et longtemps après lui, Jupiter, en Séleucie, était modestement représenté par un fragment de roche; Cybèle, par une pierre noire. A Chypre, la Vénus de Paphos n’était autre qu’une pyramide triangulaire ou quadrangulaire; je ne saurais dire au juste quel rôle jouaient les angles dans ce corps aux saillies aiguës et qui devait s’assouplir bientôt sous les contours les plus merveilleux. Les poëtes étaient venus d’abord, qui avaient chanté Cybèle, la bonne déesse; Jupiter, l’omnipotent; Vénus, âme du monde et reine de la beauté. A leur voix et d’après leurs inspirations les artistes avaient promené leur ciseau sur ces pierres et sur ces pyramides; ils en avaient fait sortir le maître des dieux, armé de sa foudre, la belle Cythérée, mieux armée encore de toutes les grâces de la femme.... Poëtes et sculpteurs, vous avez tout bouleversé en fait de religion! C’est vous qui avez ôté au culte son austérité primitive! misérables tailleurs de pierres, imprudents numérateurs de syllabes sonores, c’est vous qui avez substitué le symbolisme à la vérité!... Cependant, je ne vous maudis pas; quoique je me sois fait l’avocat des druides de la première époque, je suis loin de rester insensible aux charmes de l’art et de la poésie; d’ailleurs, moi, mythologue, ai-je le droit de jeter l’anathème sur ceux-là qui ont été les vrais créateurs de la Mythologie?

Tandis que les vainqueurs des Teutons, croyant user d’habileté, entassaient méprises sur méprises, et trébuchaient au milieu de leurs propres traquenards, les vrais dieux de Rome, déjà acceptés par la Gaule, se tenaient sur les bords du Rhin, impatients de voir la Germanie leur élever à son tour des temples et des statues. Mais le Rhin, le sourcil hérissé, leur barrait impitoyablement le passage.

Un peu rancunier par nature, le vieux fleuve pouvait-il oublier qu’autrefois, dans les fêtes triomphales de Germanicus, il avait, ô honte! figuré, chargé de chaînes, en qualité de fleuve vaincu, et que les prolétaires et les gamins de Rome, après avoir insulté à sa défaite, lui avaient jeté au visage la boue du Tibre!


Le souvenir de son humiliation passée entretenait sa colère présente; sa colère décuplait ses forces. En vain, à diverses reprises, les Olympiens avaient tenté de le franchir sur différents points, ils le retrouvaient, depuis les Alpes jusqu’à la mer du Nord, agité, furieux, grondant, menaçant dans tous ses flots, écumant sur tous ses rivages.