Le géant Ymer vient de naître. ([Page 113.])
mouvoir dans les eaux et sur les rivages de cette mer immense, sphinx, dragons, hydres, serpents, griffons, kraken, léviathans, créations inférieures, mais proportionnées toutefois aux dimensions de ce monde colossal, de ce monde des infiniment grands, et devant se relier par quelques points à ces familles antédiluviennes des mammouths, des ptérodactyles, des ichthyosaures et des plésiosaures, dont un beau matin Cuvier a retrouvé quelques échantillons dans les carrières de Montmartre, près Paris.
Dieu de première race, créateur sans précédents, Ymer manquait nécessairement de cette habileté, de ce savoir-faire qu’une longue expérience peut seule donner. Ainsi, chose étrange, mystère inexplicable, ce monde où la vie avait commencé, quoique affranchi de son brouillard originel, restait encore un monde de ténèbres. Quelques phosphorescences de la mer, quelques échappées de la lumière électrique, boréale, zodiacale, éclairaient seules d’une lueur rapide ces grands corps glissant dans l’ombre, ces monstrueux reptiles, un instant éblouis, se replongeant au plus profond des ondes, qu’ils agitaient comme sous une tempête.
Ce devait être surtout un curieux spectacle, il le faut avouer, que de voir à travers des plaines et des rivages sans limite, sous un ciel sans rayons, ces Géants de la Gelée (ainsi les nomma-t-on), errants à travers les ténèbres, se chercher à tâtons d’un bout du monde à l’autre; ce qui pour eux, il est vrai, n’était que l’affaire de quelques enjambées, et attendre, s’ils voulaient jouir du plaisir de se contempler face à face, le hasard, la bonne fortune d’une fugitive clarté crépusculaire.
A ce spectacle, il ne manquait qu’une chose, des spectateurs.
Cela ne pouvait ainsi durer. Avec un nouveau dieu, un nouveau monde se fit. Ce dieu, bien différent du premier, était la lumière elle-même, condensée librement à l’extrémité méridionale du ciel, loin de la terre habitée par les géants.
Un beau jour (jour désastreux pour eux cependant), ceux-ci s’aperçurent qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages se coloraient peu à peu de rose, de violet, de pourpre; et ils se réjouirent. Tout à coup, un globe de feu parut, et ils s’épouvantèrent. C’était Odin, Odin suivi de sa céleste famille, composée de douze divinités principales....