A la surprise générale des opposants, loin de paraître s’alarmer de sa venue, les Romains l’accueillirent, lui et son cortége de dieux, comme d’anciennes connaissances. D’après leur système invariable, ils ne voulurent voir en lui qu’un Jupiter, comme dans le farouche Thor leur galant dieu Mars, un peu assombri par son séjour prolongé sous les latitudes boréales et par l’abus de la bière forte.

Chacune des divinités scandinaves était simplement, pour les Romains, ce que nous autres gens de la partie appelons un mythe en retour.

Les poëtes consacrèrent ces prétentions; les historiens essayèrent de les justifier. Selon les uns, Odin le Conquérant, de la famille des Ases, après avoir donné le nom d’Asie à une partie de ses conquêtes (ce qui pourrait bien être vrai), refoulé par les armées de Rome dans ses froides contrées hyperboréennes, y aurait adopté les dieux de ses vainqueurs, dans l’espérance qu’ils le rendraient vainqueur à son tour (ce qui nous semble complétement invraisemblable); selon les autres, le poëte Ovide, exilé par Auguste en Scythie, ayant appris la langue des barbares au milieu desquels il vivait, s’étant mis en communication intellectuelle avec eux, avait pris plaisir à s’en composer un auditoire et à leur lire ses Métamorphoses. Il n’en avait pas fallu davantage pour que les Scythes se fissent des dieux à l’instar de ceux de Rome.


Et Tacite, et Plutarque, et Strabon, et tant d’autres écrivains des plus illustres, sans tenir compte de la date du culte scandinave, n’ont pas craint de se faire les échos de ces puérilités!

Cependant Rome n’admettant pas les sacrifices humains, les prêtres d’Odin, ceux de Teut, s’étaient retirés d’abord, loin des chemins frayés, dans la sombre épaisseur des vieilles forêts. Là, il leur était permis de vivre tranquilles, d’exercer librement la religion de leurs pères, et d’égorger leur homme en toute sécurité; ils l’espéraient du moins! Les soldats romains, habitués à manier la pioche aussi bien que l’épée, la cognée aussi bien que la lance, firent de larges trouées à travers ces bois séculaires, égorgèrent les égorgeurs, et renversèrent les autels rouges de sang.

Parfois il arriva que les braves légionnaires employés à ces expéditions hasardeuses ne reparurent plus. Les proconsuls, chargés de discipliner la Germanie, auraient bien voulu sévir; mais alors commençait la grande réaction du Nord sur le Midi.