—Un coq de bruyère? très-bien, répéta l’hôte; il m’en est arrivé un justement ce matin.»
Nous crûmes à une mystification. Pour le pousser à bout:
«Avez-vous des truffes? demanda notre peintre paysagiste.
—Ce n’est guère la saison, Messieurs; cependant il nous en reste de conserve, au vin de Champagne. Au surplus, si vous voulez bien vous en rapporter à moi, je vous servirai un dîner.»
En Allemagne, un dîner signifie un repas à prix fixe, que le maître du gasthaus compose à son gré et selon les ressources dont il peut disposer. C’est une table d’hôte au petit pied.
Malgré le sérieux de ce tourneur de chaises, le doute nous restait implanté dans l’estomac plus profondément que jamais. Le littérateur émérite prétendait que notre Vénitien-Badois était un gascon, et qu’au lieu du coq de bruyère et du cuissot de chevreuil nous aurions deux omelettes, l’une au lard, l’autre au beurre.
En attendant ce dîner hyperbolique, nous profitâmes d’une éclaircie pour aller visiter la ville.
Gernsbach mérite d’attirer l’attention du voyageur qui n’est pas affamé.
De Gernsbach partent ces immenses trains de bois qui, charriés par la Mourg jusqu’au Rhin, par le Rhin jusqu’à la mer du Nord, vont approvisionner la Prusse, la France et la Hollande de planches, de poutres et de mâts.
La Mourg, vu l’étroitesse de ses rives, ne les voiture d’abord que par fragments; quelquefois même un seul arbre, mais immense, flotte à sa surface; d’autres le suivent, puis d’autres encore. Le Rhin recueille, réunit, enchaîne les uns aux autres ces débris épars, et en compose ces radeaux monstres sur lesquels une population tout entière semble émigrer; des passagers par centaines suivent avec eux le cours du grand fleuve. Sur ces îles flottantes, parsemées çà et là de petites cahutes en planches ou en clayonnage, les mariniers sont à la manœuvre; de nombreux groupes de femmes, assises sur des tapis de joncs, tricotent; des jeunes filles, devant un fragment de miroir, peignent leurs longs cheveux, qui, en se déroulant au vent, forment comme les blondes banderoles de cette flotte sans voiles et sans cordages; et les bons bourgeois de Coblentz ou de Cologne, en se mettant le matin à leur fenêtre, se frottant les yeux, se disent: «C’est la forêt Noire qui passe.»