Oui, la forêt Noire seule a fourni ces madriers, ces poutres, ces sapins, qui, par milliers, forment le solide et raboteux plancher de ces gigantesques radeaux.
Mais par quels efforts de la mécanique a-t-on pu faire descendre jusqu’à la Mourg ces vieux arbres souvent placés à des hauteurs et sur des escarpements inabordables aux chevaux? Le moyen est simple et peu dispendieux.
Vers la fin de l’automne, on a fermé par des écluses les petites vallées échelonnées le long de la montagne; l’eau des pluies et des sources s’y est amassée lentement; les neiges de l’hiver ont achevé de les combler. Profitant de toutes les pentes obliquant de haut en bas, on a déjà fait glisser vers chacune de ces petites vallées les arbres voisins, ébranchés en même temps qu’abattus. Tout aussi bien que les sapins vulgaires, les rois des grands taillis et des roches escarpées se sont dirigés vers ces réceptacles communs. Quand les chaudes bouffées du printemps ont fondu les triples couches de neige et de glace, alors arrive le jour de la débâcle. Les écluses sont ouvertes; les cascades furieuses entraînent avec elles le dépôt qui leur a été confié, et c’est là un spectacle merveilleux que de voir, au milieu de ces eaux écumantes, se redresser, s’entre-choquer ces grands arbres, ces gros hollandais, semblables à des géants foudroyés; la forêt de Macbeth ne marche pas, elle court, elle se précipite; la montagne tremble, les cataractes mugissent; et durant cette terrible avalanche et tous ces bruits étourdissants, les habitants de Gernsbach se frottent les mains en songeant aux ducats, francs, thalers et rixdales de la Hollande, de la France et de la Prusse.
Quant à nous, tandis qu’un vieux flotteur du pays, ancien soldat de l’Empire, nous mettait ainsi au courant de cette curieuse opération, nous songions à notre dîner. Une scène qui se passait au bord opposé de la Mourg vint à propos me distraire de cette préoccupation.
Sous quelques arbres figurant une promenade publique, un homme sautillait au milieu d’un groupe de jeunes filles, lesquelles, à qui mieux mieux, semblaient rire et se moquer de lui. Cet homme, par les dieux immortels! je l’aurais juré, c’était mon amoureux Anglais de Carlsruhe! Quoique, à cette distance et à travers la légère brume qui s’élevait de la rivière, il ne me fût guère possible de distinguer ses traits, je le reconnaissais à ce qu’il avait de britannique dans son encolure, et surtout à ce qui le distinguait de ceux de sa race, la vivacité dans les mouvements, une certaine élasticité des membres, généralement refusée par la nature aux autres Grands-Bretons. Je l’observais allant de l’une à l’autre des jeunes filles en multipliant ses gestes de séducteur en voyage. Par malheur, une forte ondée survint, qui dispersa la troupe et interrompit mes observations. Mais que venait faire à Gernsbach ce diable d’homme que j’avais laissé à Carlsruhe si fort en quête de verlobtage?
A l’heure convenue, nous dirigeant vers le gasthaus de la poste, au lieu de ce calme de si mauvais augure qui nous y avait accueillis à notre première entrée nous entendons un tumulte épouvantable non moins inquiétant. Une servante criait et pleurait; les autres criaient et riaient; l’hôte et l’hôtesse en fureur apostrophaient un individu qu’entouraient bruyamment quelques postillons et garçons de cuisine. Au milieu de ce conflit, qui avait pu songer à notre dîner?
L’individu ainsi apostrophé, c’était lui, c’était mon Anglais! Je m’apprêtais à interroger sur ce séducteur d’outre-mer le maître du gasthaus; mais, de leur côté, mes compagnons s’adressaient à celui-ci tous les trois à la fois, réclamant ce dîner, devenu plus hyperbolique que jamais. Un instant nous fîmes chorus dans la bagarre. Enfin l’hôte prononça ces mots magiques: «Ces messieurs sont servis.»
Pour le moment, chez moi, l’appétit l’emporta sur la curiosité, et, laissant mon Anglais se débattre au milieu des marmitons et des postillons, je suivis, avec les autres, le chemin de la salle à manger, située au premier étage.
Nous n’avions pas atteint les marches de l’escalier qu’une odeur délicieuse, une odeur de rôti, monta jusqu’à nous des antres de la cuisine. Nous nous regardâmes avec un sourire béat; notre littérateur émérite, sceptique impitoyable, le fit disparaître d’un mot: «Omelette au lard,» dit-il.
Enfin, nous entrons dans une chambre d’assez froide apparence; sur la table figurent quelques légers hors-d’œuvre vinaigrés, maigre escorte du potage; mais à peine venons-nous, la mine piteuse, de décoiffer la soupière, ô merveille! deux servantes nous arrivent, portant chacune un plat: dans l’un s’étale un magnifique coq de bruyère, avec ses plumes en tête et ses ailes demi éployées; dans l’autre, un cuissot de chevreuil nage dans son jus noirci de truffes. Nos folles exigences avaient été satisfaites; elles devaient être dépassées.