Me levant tout d’une pièce, je suivis mon guide dans un autre escalier; arrivé au troisième étage, il me fit entrer dans une chambre à deux lits, assez spacieuse, assez propre, mais affreusement imprégnée de l’odeur de la fumée de tabac: «C’est la chambre de mes filles,» me dit-il. Je n’en crus pas un mot. Un quart d’heure après je dînais.
Je n’ai jamais su dîner seul; à table, je ne supporte la solitude qu’à la condition d’évoquer par le souvenir un convive de mon choix; il vient, sinon partager mon repas, du moins y assister. Douce et bonne fée que l’imagination! Cette fois, ce fut une femme, ma gentille hôtesse de Carlsruhe que j’évoquai. Mais notre tête-à-tête fut de courte durée. Brascassin vint presque aussitôt se mettre en tiers avec nous. Brascassin! Thérèse Ferrière! mes deux énigmes vivantes, les deux sphinx qui semblaient avoir mis au défi ma perspicacité naturelle! A Bade, je n’étais point resté un jour sans broder à l’infini des commentaires sur le lien mystérieux qui les unissait; peine perdue; la lumière ne s’était pas faite, et mon voyage menaçait de s’achever, privé de son épisode le plus intéressant. Allais-je donc rentrer en France comme un chasseur maladroit qui revient le carnier vide?
Au milieu de ces idées, je sentis le sommeil me venir. Je chargeai mon garçon de service de me réveiller au moment voulu, et j’essayai de dormir.
J’essayai, c’est le mot. Dormez donc au milieu des cris, des chants, du bruit de la rue et de toutes les musiques de l’Allemagne, de la Belgique et de l’Alsace conjurées ensemble! Je m’assoupissais un instant pour me réveiller en sursaut, pensant que le feu était à la maison ou que les escaliers s’écroulaient.
A dix heures, le garçon frappa à ma porte. Je me levai. Il me conduisit à la station du chemin de fer; le convoi arrivait. Enfin, je revoyais la France! Avec une rapidité de trente lieues à l’heure la locomotive se dirigeait sur Paris. A Paris, que de changements depuis mon départ! De nouvelles rues, plus larges que des boulevards, avaient été ouvertes; tous les chemins de fer se reliaient entre eux et circulaient sur les bas côtés de ces voies gigantesques.
Sans descendre du wagon, je pus du débarcadère de l’Est gagner l’embarcadère de Saint-Germain et de là Marly-le-Roi. Mais à Marly pas de station. Entraîné jusqu’à Poissy, sur le chemin de fer du Nord, du chemin de fer du Nord, avec une rapidité toujours croissante, je rentrais dans celui de l’Est par Charleroi, Luxembourg et Metz; je franchissais de nouveau Strasbourg; le pont d’essai que j’avais naguère traversé, musique en tête, était devenu pont de pierre, pont définitif; il réunissait les deux rives du Rhin! et, le Rhin franchi, deux cavaliers parurent tout à coup, prirent la voie, et dans leur course, non moins rapide que celle du chemin de fer, se tenant à la hauteur du wagon que j’occupais, ils semblaient vouloir me servir d’escorte. Tous deux assis sur un même cheval apocalyptique, étaient vêtus de riches costumes, mais sous leur veste brodée d’or ou de soie le vent s’engouffrait à grand bruit comme dans le vide; la chair manquait à leurs os, qui cliquetaient à chaque bond de leur coursier.
Le premier, sur son front dénudé, portait une perruque à la Louis XIV, le second, une perruque du temps de la Régence. Dans leurs orbites creuses une faible lueur, bleuâtre et vacillante, tenait lieu de regard, et à leurs talons osseux étaient vissés de longs éperons terminés par une boule. Plus squelette encore que ses maîtres, le cheval avait toutes ses articulations chevillées de cuivre; à travers l’écartement de ses côtes je voyais dans l’intérieur de son corps décharné fonctionner une petite machine garnie de pistons et de coussins de cuir, que pressaient tour à tour les éperons arrondis des cavaliers. C’était un cheval locomotif, à air comprimé (système Andraud). Ces cavaliers tournèrent la tête vers moi et se nommèrent. Je m’inclinai devant Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs, et devant Charles-Guillaume, le fondateur de la ville en éventail, le héros de ma dernière légende.
La légende et l’histoire m’escortaient donc à mon retour dans les États de Bade!
Charles-Guillaume, faisant sans doute allusion à son entrée dans l’église de Lichtenthal, et à sa position forcée durant la messe invisible, me dit alors en ricanant:
«Eh bien, monsieur le légendaire, à votre tour vous voilà entraîné par une force que votre volonté ne suffit pas à maîtriser!»