On me dira: «Maintenant que vous n’avez plus à craindre la pluie pour votre chapeau neuf, vous êtes hors d’embarras?» Sans doute; mais déjà la ville d’Achern, avec ses déluges, sa boue, sa foule, son tapage, me déplaisait horriblement; la perte de mon chapeau ne fit qu’augmenter ma méchante humeur contre elle; je ne songeais plus à y séjourner, mais bien à me diriger sur-le-champ vers la station du chemin de fer.
Sous la porte cochère de l’hôtel où je me tenais debout depuis plus d’une heure, tous les gens sans parapluie s’étaient réfugiés. Je m’adressai tour à tour à chacun de mes compagnons d’infortune, leur demandant le chemin de la station. Pas un ne comprenait le français. Les garçons de l’hôtel, les yeux ardents, traversaient notre couloir comme des chauves-souris effarouchées; j’essayais de les retenir au vol; impossible! Ils décrivaient un crochet et s’engouffraient dans les vastes salles, où mille voix grondantes les interpellaient. Enfin, l’hôtelier reparut; je le saisis par le bras, avide que j’étais de me renseigner au plus vite sur la station du chemin de fer: «Pas de place! pas de place!» me cria-t-il en se dégageant.
Je crois qu’il répondait à sa pensée et non à la mienne; les chemins de fer badois ont toujours de la place.
Ceux qui ne se sont jamais trouvés dans cette position désastreuse d’un malheureux voyageur, isolé, sans asile, par un temps de pluie, sans espoir de dîner, sans communication de langage avec ce qui l’entoure, et qui de plus vient de perdre son chapeau, ne pourront se faire une idée de la souffrance que j’endurais. Alors, revenant sur tous mes griefs passés, moi naturellement charitable, je vouais à tous les diables d’enfer ce malencontreux ingénieur qui, de Noisy-le-Sec, m’avait entraîné vers Épernay, et mes mauvais plaisants d’amis qui m’avaient fait prendre le chemin de Strasbourg au lieu de celui de Paris, et les douaniers de Kehl, qui m’avaient contraint d’aller chercher un passe-port à Carlsruhe, et M. Heiligenthal lui-même, qui venait de me conseiller Achern comme promenade d’agrément!
Dans tous les tableaux où sont représentées de grandes catastrophes en train de s’accomplir, généralement l’idée humanitaire se fait jour; si le tableau met sous nos yeux une femme et ses enfants égarés dans les bois et près d’être dévorés par une bande de loups affamés.... spectacle affreux!... le peintre a soin de nous montrer dans le lointain des chasseurs accourant armés de leurs fusils, ou des paysans de leurs faulx, et qui viennent là jouer le rôle de la Providence. Même dans son terrible Naufrage de la Méduse, Géricault a laissé entrevoir une voile à l’horizon. La voile qui se montra alors à moi, mon brick sauveur, ce fut une carriole, qui s’arrêta devant l’hôtel!
Elle amenait des voyageurs sans doute; les voyageurs descendus, je me faisais transporter par elle au chemin de fer, à Kehl, à Strasbourg, s’il le fallait! O cieux cléments! ô brick sauveur! carriole providentielle, bénie sois-tu cent fois! Je m’élance au-devant du conducteur, qui, d’un geste assez brusque, m’écarte; puis de sa cage vide tirant un objet, il l’agite en l’air, en apostrophant à haute voix, toujours dans cette misérable langue allemande, aussi bien les habitants de la porte cochère que les heureux de ce monde abrités dans les salles, et dont quelques-uns, la bouche pleine, viennent mettre le nez aux fenêtres. Cet objet qu’il agite, qu’il secoue brusquement en l’exposant aux regards de tous et même à la pluie, qui tombe toujours, c’est un chapeau, un chapeau neuf, le mien! Je me jette dessus et m’en empare. Quant à l’explication qui s’ensuivit entre nous, je ne la rapporterai pas. Voici ce que j’en pus conclure toutefois, sans autre garant pour la véracité de l’histoire que mon intelligence naturelle; mon honnête cocher de Bade s’étant aperçu, en s’en retournant, de l’oubli fait par moi de mon chapeau, s’était empressé de le remettre, avec indication du lieu où il m’avait déposé, au conducteur de la carriole, lequel se dirigeait vers Achern.
Je l’avais donc reconquis, mon chapeau! Je me l’implantai aussitôt sur la tête, en ayant soin d’y replacer ma casquette d’après le procédé susindiqué, quitte à le perdre encore à la première occasion, ce qui ne pouvait tarder.
Ma situation ne s’était point améliorée cependant; la carriole et son conducteur, aussi incapables l’un que l’autre de répondre à ma demande, à mes prières, s’éloignaient; et l’hôtelier de la Couronne d’or, accouru au bruit des roues, venait de m’apprendre que le train de fer ne devait s’arrêter à Achern qu’à dix heures du soir. Il en était six!
Je m’assombrissais de plus en plus. La fatigue physique ajoutait à mes souffrances morales; je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes. Je pris bravement mon parti, et, en attendant la fin de ce déluge qui alors faisait un marécage de la grande rue d’Achern, je m’assis sur une marche de l’escalier, humblement, du côté de la rampe, laissant un passage d’honneur aux allants et venants, qui prenaient volontiers le pan de ma redingote pour un tapis de pied et peut-être m’auraient pris moi-même pour un mendiant si je n’avais eu mon chapeau neuf.
Mon chapeau neuf devait ce jour-là jouer un grand rôle dans mon existence. Oui, j’en reste convaincu, c’est à lui que je dois la bonne fortune qui n’allait pas tarder à m’arriver, comme à son absence j’avais dû l’accueil peu hospitalier de mon hôte. Me voyant descendre de voiture, celui-ci avait cru d’abord à l’arrivée d’un personnage; mon costume, un peu fatigué par douze jours de courses, mon mince bagage, ma boîte de fer-blanc, ma casquette ramollie par l’humidité, n’avaient plus représenté à ses yeux qu’un de ces négociants nomades, un de ces marchands de tabatières de buis, ou tout autre de ces pauvres diables qui courent les foires. De là son accueil d’abord souriant, puis ces paroles terribles: «ni pain, ni sel, ni gîte!» Mais les marchands ambulants ne portent pas de chapeaux de soie. Le chapeau de soie, en Allemagne surtout, indique un habitant aisé des villes. Peut-être aussi l’hôte avait-il été témoin de la façon toute libérale dont je venais de rémunérer le conducteur de la carriole; peut-être encore, en m’examinant de plus près, avait-il fini par découvrir en moi ce je ne sais quoi qui annonce l’homme qui a fait ses classes, l’homme occupé de travaux sérieux, de travaux historiques, et le chapeau neuf venant dignement couronner l’édifice de ses suppositions.... Bref, quoi qu’il ait supposé, depuis dix minutes à peine j’étais piteusement assis sur ma marche d’escalier qu’il s’approcha de moi, du côté de la rampe, et, de l’air le plus respectueux, me dit à l’oreille: «Si monsieur veut bien me suivre, j’ai pour lui une chambre et un dîner.» Mots magiques, qui me guérirent subitement de tous mes maux. Le brick sauveur venait d’aborder le radeau de la Méduse!