A Sassbach, j’allai faire une visite à Turenne. C’est là que, le 23 juillet 1675, ce grand homme est tombé, ayant devant lui, comme adversaires, Montecuculli et Louis-Guillaume de Bade, ce dernier alors âgé de vingt ans. A Sassbach aussi bien qu’à Ottersweier je devais subir des mécomptes.
Pourquoi à l’aspect de cette colonne droite et silencieuse suis-je resté froid comme elle, sans pulsation de cœur comme elle? Je ne sais qui m’avait conté que Turenne en tombant sur ce terrain l’avait conquis à la France; que, du consentement de tous, il y avait ainsi en Allemagne un fragment de terre française; qu’un poste de soldats français, relevé de temps en temps, y montait sa garde, tenant compagnie aux mânes du héros. Cette petite France, avec son armée de quatre hommes et un caporal, placés encore sous le commandement du grand Turenne, parlait à mon imagination, faisait tressaillir ma fibre de patriote, et là aussi on pouvait se sentir fier d’être Français en regardant la colonne! Mais le tombeau de Turenne est à Paris, aux Invalides, les débris de l’arbre contre lequel il expira adossé, comme cette colonne, qui ne recouvre rien, sont simplement confiés à la surveillance d’un brave Allemand, lequel a là sa maisonnette, où il se chauffe les pieds en attendant les visiteurs. Mirage! désillusion!
Parmi les noms de ces visiteurs inscrits chez le gardien je n’en vis que deux bien remarquables: ceux d’Hortense, duchesse de Saint-Leu, et de son fils Louis-Napoléon-Bonaparte, tous deux à la date du 4 avril 1832. Que de réflexions à faire sur cette date et sur ce dernier nom! Ce nom, il était alors toute la fortune du jeune touriste, devenu empereur vingt ans après, plus encore par la force de son invincible volonté que par l’élection populaire. L’illustre proscrit d’alors avait en lui cette puissance occulte, mystérieuse, qui pousse en avant les missionnaires de la Providence. Il croyait au fatum, à sa destinée, même en face de ce boulet qui a tué Turenne.
Le boulet qui a tué Turenne, je l’ai vu; le gardien me le montra; il était sur sa table, à côté de sa pipe, dans un petit panier d’osier. Dois-je croire à son authenticité? Le bonhomme en a peut-être à vendre et à revendre, à l’usage de messieurs les Anglais. Quant à moi, eût-il été officiel, authentique, sa possession ne m’eût guère tenté. Courez donc les routes avec un boulet de canon dans votre poche!
De cette terre trempée d’un sang précieux je voulais néanmoins rapporter un souvenir, une fleur pour mon herbier historique. Un de ces grands lychnis roses, si communs dans les prairies, avait poussé non loin de l’arbre; j’allais le cueillir.... mon cocher, alors occupé à réunir quelques poignées d’herbes pour ses chevaux, me l’enleva. Je n’en cherchai pas un autre.
Dans ce pays de montagnes, les pluies sont fréquentes et soudaines. Quelques larges gouttes d’eau, pour achever de me refroidir, tombaient lorsque nous quittâmes Sassbach; il pleuvait à flots à notre entrée dans Achern. Cependant les rues regorgeaient de monde. Les sociétés chorales, musique en tête, se frayaient un passage au milieu de la foule; cent gonfanons, arborant le lion Belgique, la lyre strasbourgeoise, les armes d’Heidelberg, de Colmar, de Mannheim, de Mulhouse, ainsi que les bustes de Mozart et d’Haydn, surmontaient mille parapluies; ces mille parapluies abritaient deux mille têtes. C’était un tableau et une musique aussi que tous ces petits dômes de soie et de toile, aux couleurs variées, parsemés de banderoles flottantes, et sur lesquels la pluie résonnait sourdement comme les tambours d’un convoi funèbre. Une espèce de nain difforme, avec un grand claque galonné d’argent, et qu’on eût dit coiffé du croissant de la lune, réglait la marche du cortége en agitant une longue canne, qui, entre ses mains, avait les proportions d’un mât de vaisseau. La suprématie des nains est de tradition en Allemagne.
Après avoir, non sans peine, traversé toute cette cohue, mon cocher me déposa devant l’hôtel de la Couronne d’or et reprit sa course vers Bade. L’hôtelier, de l’air le plus empressé, le plus cordial, vint à ma rencontre et m’annonça.... n’avoir ni de quoi me nourrir ni de quoi me loger.
Je restai stupéfait d’une telle déclaration après un tel accueil. Ma position était triste. Courir la ville pour chercher un autre gîte était le seul parti qui me restât à prendre; mais la pluie tombait plus serrée, plus abondante que jamais, et j’avais mon chapeau neuf, et je n’avais plus mon parapluie. Du fond du cœur, je te regrettai sincèrement, mon vieux meuble, si lourd, si incommode; ton heure de gloire était venue.
J’ai toujours été soigneux de mes effets, comme de ma personne; j’aurais pu ne risquer que ma casquette, mais alors que faire de mon chapeau? Si, pendant ma course à travers la ville, je devais le tenir à la main, je n’en étais guère plus avancé. Par un mouvement machinal, donc fort naturel, je me découvris la tête pour examiner l’objet en litige, comme si j’avais voulu lui faire part à lui-même des soucis qu’il me causait. Jugez de ma surprise! ledit objet n’était point mon chapeau, mais bien ma casquette. Alors qu’avais-je fait de mon chapeau? Évidemment, resté dans la voiture qui m’avait amené à Achern il venait de retourner à Bade avec elle.
Depuis que je voyage j’ai pris une habitude on ne peut plus ingénieuse. Ai-je à visiter un monument public, se trouve-t-il sur ma route une ville à traverser, je prends mon chapeau, dans le fond duquel j’ai soin de placer ma casquette, dégagée de sa baleine circulaire, par conséquent réduite à sa plus simple expression. C’est un excellent moyen, et je le recommande à tous les voyageurs. Il offre cependant un inconvénient. Le moment venu du grand air, du sans-gêne, de la promenade sous bois ou à travers champs, ne pouvant, par le procédé contraire, mettre votre chapeau dans votre casquette, il vous faut bien laisser ce premier soit à une branche d’arbre, soit dans votre voiture, soit à un gîte où vous le reprendrez en revenant. Dans la plupart des cas, vous sentant la tête suffisamment couverte, abusé par la casquette, vous oubliez le chapeau. C’est un chapeau perdu: voilà l’inconvénient.