M. Heiligenthal, mon hôtelier, me conseilla avec un plein désintéressement d’aller dîner à Achern, petite ville assez importante située sur la route de Kehl. Le jour même s’y devaient réunir tous les orphéons, toutes les sociétés chorales et philharmoniques de l’Alsace et du grand-duché. En lui entendant nommer Kehl, je songeai à Strasbourg; Strasbourg, le doigt étendu vers sa ligne de fer, me montrait Paris; Paris me montrait Marly-le-Roi.... L’idée du départ s’emparait violemment de moi. Pourquoi irais-je sur la route de Kehl pour revenir coucher à Bade? Pourquoi ne pas quitter Bade aujourd’hui aussi bien que demain?... Je réglai aussitôt avec mon hôte, dont je ne me séparai pas sans regrets. En lui j’avais trouvé un homme aimable, bienveillant dans ses relations et modéré dans ses prix.

J’entrai chez Junius. A l’annonce de mon départ, une légère émotion colora son visage. Après m’avoir souhaité un heureux voyage, m’avoir chargé de mille compliments pour son cousin Antoine, il me tendit la main, puis, de lui-même, il m’embrassa.

C’était mon baiser de Carlsruhe qu’il me rendait.

Dans ce mouvement affectueux, certes, son avenir diplomatique n’était pour rien. Je suis fâché de l’avoir parfois jugé avec peu d’indulgence. En dépit de ses discussions de portefeuille, de son petit-lait, de ses jus d’herbes, de sa cravate blanche, de ses idées absolutistes et rétrogrades, Junius est un excellent garçon.

Adieu donc, Bade, paradis de ce paradis du grand-duché; adieu Capoue, de tes délices je n’ai savouré que les plus douces et les moins dangereuses; adieu Charybde, je n’ai plus rien à craindre de tes sirènes; je pars avant qu’elles soient arrivées; adieu, monsieur Bénazet; je ne regrette point ce premier impôt que vous avez levé sur moi. Aujourd’hui je cesse d’être votre sujet et votre contribuable; je pars!


X

Sassbach. — Le tombeau de Turenne. — Achern. — Aventures de mon chapeau. — Une chambre à deux lits. — Chemin de fer apocalyptique. — Nouvelles aventures de mon chapeau.

Le chemin de fer aurait pu me conduire de Bade à Achern en moins d’une heure; mais j’avais résolu de mettre à profit mes derniers instants de vagabondage en traçant ma route par Ottersweier et Sassbach; j’avais mes raisons. Je pris donc une voiture.

A Ottersweier je pensais retrouver les traces de Louis-Guillaume. Les archives de cette ville, m’avait-on dit, contiennent par rapport à lui les pièces les plus curieuses, récemment transportées là des grands dépôts historiques d’Heidelberg. Je me présentai à la maison des archives. La porte était fermée; je frappai. Une vieille dame, à l’air revêche, ouvrit sa fenêtre et me déclara que je n’entrerais pas, toujours pour cause de dimanche. Je fus forcé de me contenter de l’inspection d’une église assez curieuse par ses peintures murales et la profusion de ses ornements et de ses anges de stuc.