«Connaissez-vous un certain M. Brascassin, que vous m’avez donné pour compagnon de chambrée? demandai-je à mon hôte, que je rencontrai sous la porte cochère.
—Si je le connais! C’est notre marchand de vin de Champagne, à moi comme à tous les hôteliers à vingt lieues à la ronde; et un bon vivant, monsieur; avec le mot pour rire; la marchandise fait le marchand, voyez-vous. Pour les marchands de vin de Champagne, vive la joie! c’est l’état qui le veut. Eh bien, celui-là en a à vendre et à revendre, de la joie; il en a en cervelle comme en bouteille. Il fallait le voir hier attablé avec nos étudiants de Carlsruhe et d’Heidelberg; il les a tous grisés de champagne, et c’est lui qui régalait; mais c’est sa manière de faire la pratique. Ils y reviendront d’eux-mêmes; pas mal calculé.»
Mon hôtelier, si avare de ses paroles la veille, paraissait disposé à les prodiguer depuis que ses salles étaient vides. J’en profitai pour savoir de lui quel chemin avait pris son marchand de vin de Champagne.
A quelques lieues d’Achern, dans un site merveilleux, au milieu d’une vallée profonde, s’élèvent les ruines solennelles de l’abbaye de Tous-les-Saints (Aller-Heiligen). Les grands bois, les hautes roches, les eaux murmurantes, rien ne manque à ces vieux débris pour leur conserver une apparence de pieuse austérité. C’est vers ces ruines cependant que se sont dirigées aujourd’hui ces bandes de chanteurs et d’auditeurs profanes accourus de tous les points de l’Allemagne et de l’Alsace. Achern était le lieu de leur réunion, Aller-Heiligen le but de leur pèlerinage philharmonique. Là devait s’exécuter le grand festival.
Déjà, depuis le petit jour, de longs voiturins surchargés de monde se dirigeaient de ce côté; les piétons suivaient. Brascassin, et par conséquent mon chapeau, ne pouvaient manquer d’avoir pris la même route. Après un instant d’hésitation, je fis comme les voiturins, comme les piétons, comme Brascassin, comme mon chapeau, je pris le chemin d’Aller-Heiligen.
A une nuit diluvienne avait succédé un soleil radieux.
J’avais trouvé place dans le dernier voiturin, charrette à deux roues, étroite et longue, flanquée de deux planches latérales en guise de banquettes, espèce d’omnibus à ciel découvert, qui est à l’omnibus ce que celui-ci est à la berline la plus moelleuse et la mieux suspendue. Huit jours auparavant, j’en serais descendu brisé et courbatu. Je commençais à me faire une musculature de voyageur.
D’ailleurs, mes regards, agréablement distraits, embrassaient une succession de collines verdoyantes coupées par de nombreux ruisseaux; ces ruisseaux formant de petits cataractes, divisés en minces filets pour les besoins de l’irrigation, après avoir clapoté au soleil, ou s’être glissés sous l’herbe comme un réseau de rubans argentés, aboutissaient à de profondes rigoles creusées de l’un et de l’autre côté de la route. C’était charmant; mes yeux se régalaient, et je ne songeais guère à ma banquette de bois.
De dix minutes en dix minutes nous traversions un village; la population tout entière, dehors ce jour-là, paraissait excessive par rapport au nombre des maisons. Je le présume, les fanfares d’Achern avaient appelé sur notre passage les habitants des autres hameaux cachés derrière les collines. Nous cheminions au milieu d’une foule compacte et curieuse qui nous regardait et que nous regardions avec un joyeux étonnement. Nous nous passions mutuellement en revue.
Les paysans ici n’ont plus rien de ceux des environs de Bade et de Carlsruhe; ce sont déjà les paysans de la forêt Noire, avec leurs culottes de velours, leurs amples gilets et leurs chapeaux à larges bords. Soit en l’honneur de la Musik-Fest, soit de quelque autre fête plus orthodoxe, tout ce monde était endimanché, les femmes surtout. Les vieilles, pour la plupart, portaient un petit bonnet garni de paillon et serré aux oreilles; les jeunes allaient nu-tête, les tresses pendantes et les rubans flottants. Au milieu de cette multitude de têtes blondes, alignées sur le bord de la route, les gilets rouges des hommes apparaissaient comme des coquelicots dans un champ de blé.