Quoique toujours stérile, le vieil arbre est encore en honneur dans le pays, où circule volontiers ce dicton: «Rare et précieux comme l’huile de sureau.»
J’aime les légendes (ce que Minorel appelle mes Contes bleus); je suis honteux vraiment de n’en point avoir trouvé une plus digne d’être recueillie; mais les environs de Paris, peuplés de philosophes en blouses, sont pays peu légendaires, et celle-ci, toute minime qu’elle soit, pourrait bien rester unique durant la course que j’entreprends.
Enfin, j’avais franchi cette rue immense de quatre ou cinq kilomètres de longueur, qui, de la Courtille, s’étend à l’extrémité de Romainville; je voyais devant moi s’ouvrir une vaste plaine silencieuse, presque déserte, sans murs ni maisons; je respirais.
Le célèbre voyageur Le Vaillant, en abordant pour la première fois les solitudes de la Cafrerie, dit s’être senti tout à coup pénétré d’une joie inconnue: nulle route tracée ne s’offrait à son regard; l’ombre d’une ville ne pesait plus sur lui; l’air réconfortatif de la liberté pénétrait en plein dans ses poumons; il ne dépendait plus que de lui-même, il en était fier, il en était heureux. J’éprouvai alors quelque chose de semblable. Les derniers liens qui me tiraient encore vers Paris semblaient s’être rompus; mon ardeur de voyage, un instant attiédie, se réveilla. Je songeais à prolonger le cercle de ma promenade jusqu’à Villemonble, Montfermeil, le Raincy, même jusqu’à la forêt de Bondy, ces lieux si chers à ma mémoire de botaniste. C’était trop présumer de mes forces peut-être; mais n’avais-je pas deux jours devant moi? En deux jours aujourd’hui on va de Paris à Florence; j’aurais du malheur si, dans le même espace de temps, je ne pouvais aller de Paris à Marly-le-Roi.
Cependant, je me sentais déjà fatigué, moins par la marche que par la chaleur. Quoiqu’il fût à peine huit heures et demie du matin, le soleil, dans cette plaine découverte, devenait incommode. Mon parapluie nuisait à la liberté de mes mouvements; ma vieille boîte de fer-blanc elle-même pesait plus à mes épaules qu’autrefois. Comme son maître, avait-elle pris du poids en prenant de l’âge?
Sur un tertre sablonneux, je vis une jolie arabette en pleine fleur; je la cueillis, et, comptant l’analyser à ma prochaine station, j’ouvris ma boîte.... j’eus alors le secret de sa lourdeur. Elle contenait trois petits pains de gruau, un poulet rôti, un morceau de veau froid. Madeleine, qui ne s’inquiétait guère de mes conquêtes florales, n’avait vu dans ma boîte de fer-blanc qu’un garde-manger portatif. Excellente fille! elle n’avait pas voulu que je pusse me passer de sa cuisine! Ah! j’ai de bons serviteurs!...
D’ordinaire, je ne déjeune pas avant midi; à mon grand étonnement, l’appétit m’était venu. La vue du poulet y fut pour quelque chose; la marche et le grand air pour le reste. Mais pouvais-je manger sans boire? D’ailleurs, ami du confortable, je ne comprends un repas qu’à la condition d’un siége et d’un abri.
Un souvenir plus que décennal s’éveilla dans mon esprit. Au bout du sentier suivi par moi, j’entrevoyais les collines du Trou-Vassou. J’allais trouver là un asile hospitalier, de bonnes gens qui riraient à ma venue et déjeuneraient avec moi!... Mais dix ans écoulés!
Cette réflexion refroidit mon cerveau. Ralentissant le pas, je cherchai le long de la route une maisonnette où bien des fois j’avais été reçu naguère comme un ami. Je ne la retrouvai plus et m’en inquiétai.
Qu’étaient devenus ses habitants? Thérèse doit avoir de vingt à vingt-deux ans aujourd’hui. Elle est mariée, sans doute; sans doute aussi son mari l’aura emmenée au loin; son père et sa mère l’ont suivie.... Mais la maison, l’ont-ils donc emportée avec eux? Je ne pouvais m’expliquer sa disparition complète.