C’était là vraiment un tableau très-vif, très-animé; il ne devait que trop s’animer encore.
Moi, je continuais de me mêler à la foule, toujours à la piste de Brascassin et de mon chapeau, et ne pouvant mettre la main ni sur l’un ni sur l’autre. J’en conviendrai volontiers, mon chapeau n’était pas l’objet principal, déterminant, de mes recherches; il ne jouait là qu’un rôle secondaire, un prétexte plutôt qu’un but. Une curiosité inexplicable, invincible, me poussait à la rencontre de Brascassin; elle m’y poussait dans une mauvaise direction à ce qu’il paraît, puisqu’il m’était impossible de le découvrir.
Depuis une demi-heure je me dépitais en vain, les yeux grands ouverts aux quatre points cardinaux de l’entonnoir, quand j’entendis sauter des bouchons.
Des étudiants parlaient, chantaient, criaient tous à la fois au milieu de libations de vin de Champagne; je pense à ceux qui, la veille, au dire de l’hôtelier, ont soupé avec Brascassin; mais dans leurs chants comme dans leurs cris ne distinguant que des sons gutturaux, j’hésite à leur adresser la parole. Un d’eux, avisant du coin de l’œil ma boîte de fer-blanc, se tourne brusquement vers moi et, soulevant sa casquette:
«Vous êtes botaniste, monsieur?» me dit-il en excellent français.
Après avoir salué modestement, j’allais profiter de l’ouverture pour entamer le chapitre Brascassin. Il reprit sur-le-champ:
«Moi aussi je suis botaniste; j’étudie pour être apothicaire. Si vous voulez faire une bonne herborisation, allez à deux lieues d’ici, à la base du Tiberg: l’anagallis arvensis y croît en abondance. A votre santé, monsieur.»
Tous se levèrent, trinquèrent et quittèrent la table en éclatant de rire, non sans quelque raison; l’anagallis arvensis, cette plante décorée d’un si beau nom latin, n’étant autre que le mouron, humble végétal, plus recherché par les serins que par les botanistes.
Évidemment le futur apothicaire s’était moqué de moi. Avais-je le droit de m’en fâcher? Moins excusable que lui, vu mon âge, ne m’étais-je pas raillé aussi du géographe et de l’homœopathe? Indulgence dans le ciel comme sur la terre aux esprits railleurs! j’y trouverai mon compte.
La table laissée vacante par nos étudiants venait d’être envahie par un flot d’affamés; une seule place restait libre, je m’y glissai, l’appétit m’étant venu comme aux autres.