Par privilége spécial, octroyé par le gouvernement badois, les tables, ainsi que les rudes banquettes dont elles étaient flanquées, se trouvaient sous la domination de l’agent forestier de l’endroit, transformé en aubergiste les dimanches et fêtes. Nul n’avait le droit d’y boire, sinon de sa bière et de son vin; d’y manger, sinon de son jambon et des lapins tués et sautés de sa main. Il était l’autocrate du lieu; les buvettes lui payaient un droit de tolérance; les déjeuneurs sur le pouce le narguaient seuls du haut de leurs falaises.

J’avais demandé une demi-bouteille de vin d’Affenthaler et un râble de lapin; les garçons de service (vu la dignité de leur chef, je les soupçonne fort d’être, sauf les dimanches et fêtes, bûcherons ou charbonniers) allaient et venaient les mains vides, ne savaient à qui entendre, perdaient la tête, voulaient servir tout le monde à la fois et ne satisfaisaient personne. Au lieu de la gibelotte et de l’affenthaler, au bout d’un grand quart d’heure, mon servant m’apporta une canette de bière et un morceau de jambon. J’eus garde de récriminer et fis bien; la bière était bavaroise, le jambon westphalien.

Comme je déguste l’un et l’autre en véritable connaisseur, soudain la table que j’occupe, les plats, les assiettes, les bouteilles, résonnent sous un tintement sonore: une grêle bondit autour de nous, une grêle ou plutôt une pluie.... une pluie métallique! D’où vient-elle? Personne ne le sait; mais ses effets, satisfaisants pour quelques-uns, pour les autres, et pour moi en particulier, furent déplorables.

Sortis de derrière le petit mur à demi renversé, une meute de paysans s’est ruée de notre côté, ramassant sous nos bancs, sous nos pieds, sur notre table, dans nos assiettes, la menue monnaie tombée du ciel. Il continue de pleuvoir sur nous non-seulement des kreutzers, mais de petites pièces d’argent. L’avidité gagne de proche en proche, toutes les masses s’ébranlent, convergeant vers un point unique, celui que nous occupons. Désertant les buvettes, ou descendus comme une avalanche des pentes de l’entonnoir, hommes et femmes, jeunes filles, jeunes garçons, tous âpres à la curée, luttent corps à corps, se prenant par les bras, par le cou, par les cheveux, pour se disputer cette manne inespérée. Malheur à la jeune fille qui a reçu un kreutzer dans son corset! ce n’est pas elle qui en restera possesseur.

On ne voit bientôt plus qu’un pêle-mêle, un tohu-bohu, un mêli-mêla de cheveux gris et de cheveux blonds, de visages frais et roses et de vieux masques cuivrés et ridés, de bras et de jambes entre-croisés, tout cela s’étreignant, virant, tournoyant, tourneboulant, poussant, poussé, décoiffé, débraillé, échevelé, courbé vers la terre encore détrempée par les pluies de la veille, et, comme un troupeau de porcs, fouillant la fange et s’y roulant.

Les garçons de service, accourus pour remédier au mal, y ajoutent en prenant part à la bonne aubaine. Les chiens, voyant leurs maîtres aux prises, se jettent au milieu de la mêlée, jappant, aboyant, mordant, déchirant les jupons de laine et les culottes de velours, faisant fi de l’argent, mais non des râbles de lapin et des jambons de Westphalie.

Avais-je tort de dire que le tableau n’allait prendre que trop d’animation?

Dans la bagarre, les tables, les bancs avaient été culbutés, de même une partie des lutteurs, des déjeuneurs aussi. Je fus du nombre de ces derniers.

Étourdi par le choc, quand je revins à moi j’étais encore sur ma banquette, mais les jambes en l’air, et la terre me servait de dossier.

Je me relevai un peu penaud de la sotte figure que je devais faire; personne n’y prenait garde.