Par une heureuse diversion, la pluie d’argent venait de se renouveler sur un autre point. Je cherchai mon chapeau, c’est-à-dire celui de Brascassin: un chien gambadait, en le secouant, à quelques pas de là. Il me le rendit sans difficulté.

La cloche sonnait, annonçant le moment du concert.

Clopin-clopant, j’allai me poster à l’entrée des ruines, près de ces messieurs du contrôle chargés de recevoir les billets. Tous les porteurs de cartes défilèrent un à un devant moi. Pas de Brascassin!

Quelle malheureuse idée avais-je eue de venir à Aller-Heiligen au lieu de prendre le chemin de fer! Je serais maintenant à Strasbourg.

L’intérieur des ruines présentait un tableau assez original. L’orchestre et les orphéonistes occupaient le sanctuaire de l’abbaye. Dégarnies de leurs verrières, les longues fenêtres ogivales ouvertes au fond laissaient entrevoir une succession de petites croupes montagneuses, charmantes sous le soleil, qui les dorait à revers. Dans la nef, dont toute trace architecturale avait disparu, sauf la base de quelques piliers, se carrait le public payant, divisé en deux catégories: la première occupait les banquettes, la seconde se tenait debout sur l’arrière-plan. Je faisais partie de la première, mais entré le dernier, par suite de ma nouvelle et toujours inutile inspection, trouvant les banquettes complétement garnies, je dus me contenter de la seconde.

Le soleil, dans toute sa force, dardait d’aplomb sur notre auditoire en plein air. Les dames des premières ouvrirent non leurs ombrelles, mais les larges parapluies dont elles s’étaient précautionnées en prévision d’un temps pareil à celui de la veille; les hommes ne tardèrent pas à les imiter. Le résultat de cette exhibition générale fut de masquer complétement l’orchestre et les chœurs pour nous autres de l’arrière-garde. J’en étais fort contrarié; dans un concert, faute de mieux, la physionomie des chanteurs m’a souvent diverti.

On avait déjà exécuté l’ouverture de l’Antigone de Mendelssohn, un magnifique choral français de Louis Lacombe, puis un certain ïou pati, ïou pata, qui avait eu les honneurs du bis. J’aurais été ravi si la position verticale, en plein soleil, ne m’était pas devenue insupportable. Je regrettais de plus en plus amèrement la perte de mon parapluie!... Je suis doué de quelque imaginative heureusement.

En dehors de l’enceinte réservée, sur le rebord formé par ce qui reste des anciens pilastres de l’abbaye, avait poussé un sureau entouré de quelques aliziers. J’escaladai assez lestement le rebord et cherchai un abri sous le sureau. Là du moins j’étais assis et à l’ombre; là, je me disposais à prêter toute mon attention aux mélodies allemandes ou françaises, tout en essayant de crayonner sur mon album les grandes fenêtres ogivales du cloître, quand un nouvel incident vint mettre à néant mes doubles intentions de dessinateur et de mélomane.

Au-dessous du tertre que j’occupais, sur le monticule formé par les décombres de l’ancien bâtiment, quelques jeunes gens chuchotaient tout bas et semblaient méditer un coup. Du haut de mon belvédère je pus les entrevoir et même reconnaître le principal d’entre eux.

C’était mon élève en pharmacie, celui qui, deux heures auparavant, m’avait envoyé chercher du mouron.