«L’étrangère regarda autour d’elle et ne vit personne. «Cette voix vient-elle de descendre du ciel? se dit la mère; alors, Dieu soit béni! il veillera sur mon enfant. Mais si elle n’avait résonné que dans ma tête, sous l’influence d’un reste de délire?...»
«Deux jours après, l’étroit espace où dormait l’enfant avait un entourage de fer pour le préserver de l’envahissement des grandes tombes voisines; de jolies fleurs, roses ou blanches, le décoraient. Un jeune homme, à l’encolure vigoureuse, mais aux traits fatigués et empreints de tristesse, rêvait, un coude appuyé sur le grillage. Interrompant sa rêverie, il se découvrit la tête et murmura tout bas: «Cher petit, c’est au nom de ta mère!»
«Depuis, il ne se passa pas une semaine sans qu’il revînt visiter le dernier berceau de l’innocente créature.
«Ce jeune homme, c’était un réfugié français compromis politiquement à la suite d’une folle manifestation de quelques élèves de l’École polytechnique; il avait choisi la Belgique pour son lieu d’exil, espérant retrouver là une autre France. Quoique par nature peu porté aux affections mélancoliques, le mal du pays l’avait atteint. A Bruxelles, le joyeux Français n’était plus qu’un misanthrope fuyant le monde, évitant même la société des autres réfugiés. Il cherchait les lieux déserts et sombres, dont la tristesse pût s’harmoniser avec sa pensée. Le cimetière de Laaken était devenu sa promenade favorite; le petit mort qu’il y venait visiter, sans jamais l’avoir rencontré sur la terre, il éprouvait pour lui quelque chose de sympathique, de tendre; il l’aimait. Né en France, l’enfant était venu mourir en Belgique, dévoré par la maladie.... Similitude entre eux qui, plus tard, bientôt peut-être, devait se compléter. Puis à cette mère, qu’il n’avait qu’entrevue un instant à travers un massif de cyprès, n’avait-il pas promis de veiller sur le tombeau de son enfant? En regardant ce tombeau, il lui semblait qu’elle lui avait légué son droit de souffrance et d’amour.
«Les bonnes pensées rafraîchissent l’âme; il éprouvait un soulagement à ses tristesses habituelles en songeant que dans ce pays, où rien ne le rattachait par le cœur, il avait maintenant un devoir pieux à remplir.
«Néanmoins, sur cette terre d’exil, si les sentiments qu’il avait jusqu’alors inspirés autour de lui sentaient parfois la contrainte et la défiance ils n’étaient point hostiles; ils le devinrent tout à coup.
«On ne se passionne pas facilement pour les étrangers en Belgique, disposé qu’on y est à ne voir en eux que des brouillons ou des banqueroutiers jetés hors de leur pays par la bascule de la Bourse ou le tremplin politique. Partout où notre homme avait jusque-là rencontré des regards indifférents, il rencontrait des regards farouches. A sa sortie du cimetière, les habitants du faubourg de Laaken se le désignaient du doigt avec l’expression du mépris. Qu’était-il arrivé? Déjà, à différentes reprises, son logeur lui avait témoigné en avoir assez de sa pratique. Il lui en expliqua la raison un beau jour, nettement, rudement.
«Était-il digne de l’hospitalité belge celui qui avait détourné une pauvre fille de ses devoirs? L’ancien polytechnicien voulut nier; mais ne s’était-il pas dénoncé lui-même par ses visites fréquentes au tombeau de l’enfant? Pourquoi eût-il pris tant de soins de ce tombeau s’il n’était le père du petit défunt, par conséquent le séducteur de la jeune mère? Était-ce donc à l’enfant qu’il fallait songer seulement? Il pouvait se passer de fleurs, tandis que la pauvre fille, faute d’une réparation, flétrie dans son honneur, repoussée par sa bienfaitrice, s’était vue forcée de quitter la Belgique, en proie à la misère et au désespoir.
«Pour s’être fait le gardien d’un tombeau, notre ami se trouvait dans cette situation étrange de passer pour le père d’un enfant dont le sexe même ne lui avait pas été révélé, et pour le séducteur d’une femme qu’il n’aurait pu reconnaître s’il l’eût rencontrée.
«Peu de temps après, il fut rappelé de son exil, par conséquent guéri de sa nostalgie.