—Nous dînerons au Hirsch, me répondit Brascassin.
—Pourquoi pas à Achern? Je compte bien ce soir prendre le chemin de fer pour Paris.
—Nous aussi, parbleu! sinon pour retourner à Paris, du moins à Épernay, reprit Athanase. Mais, malheureux! vient-on à Aller-Heiligen sans visiter le Mumel-See?
—Qu’est-ce que le Mumel-See?
—C’est le lac des Fées! me dit La Fléchelle.
—Et où est situé ce lac des Fées?
—Au Mumel-See.»
Je ne jugeai pas nécessaire de prolonger de pareilles explications. D’ailleurs, ce mot de lac des Fées avait doucement résonné à mon oreille.
Nous voici dans la délicieuse vallée de Kappel. Au lieu du tumulte de l’entonnoir, du tapage, des bruits de toutes sortes, cris de la foule, vacarme des cascades, trompettes et contre-basses de la Musik-Fest, qui, depuis le matin, avaient surexcité la partie nerveuse de mon organisation, silence complet, à peine troublé par quelques chants d’oiseaux, par quelques mugissements de génisses. Du sein d’immenses prairies, entre les hautes herbes, s’élève de temps à autre un front cornu, et deux gros yeux nous regardent passer. Notre char à bancs avec ses ressorts de bois, vraiment de très-bon usage dans les routes accidentées, semble glisser sur le sable; j’éprouvais une quiétude, un calme parfaits. Parmi mes compagnons, les uns fumaient avec cette taciturnité naturelle aux fumeurs; les autres dormaient. Peut-on dormir, un pareil tableau sous les yeux! Moi, je méditais, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps au milieu de ma vie agitée; je songeais à Thérèse et au vainqueur des Turcs, à Thérèse surtout. Non! je ne pouvais ratifier la sentence portée contre elle par Athanase; il avait été abusé par ses propres suppositions ou celles de son entourage; Brascassin n’avait pas parlé avec mépris de la pauvre fille; elle lui était si dévouée, si reconnaissante!...
Je ne fus distrait de ces pensées qu’à la vue des vallées de Seebach, qui s’enchaînent à celles de Kappel et les font oublier; là un horizon de hautes montagnes boisées, un double rang de collines parsemées de nombreux chalets; aux flancs de la colline, se détachant nettement sur leur verdure un peu sombre, bondissent des chèvres blanches, serpentent de jolis ruisseaux qui semblent se rouler sur eux-mêmes et caqueter au soleil; à la porte comme aux fenêtres des chalets, apparaissent des figures de femmes, toujours blondes, souvent charmantes; du fond de la vallée montent vers nous des bourdonnements, des murmures, et les tintements doucement monotones de la clochette des troupeaux.