J’étais sous le charme! il me semblait déjà ressentir l’influence magnétisante des fées du lac. Je ne connais la Suisse que par ouï-dire et pour avoir vu un grand nombre de ses portraits, plus ou moins bien coloriés; mais peut-elle présenter quelque chose de plus gracieux, de plus idéalement pittoresque que cette ravissante vallée de Seebach? Je me promis bien d’inscrire sur mes tablettes, comme une des journées les mieux employées de ma vie, celle où j’avais vu les cascades d’Aller-Heiligen, cet agreste paradis de Seebach, et qui devait se terminer au lac des Fées!
Je commençais à me prendre au sérieux et à me croire devenu, toujours malgré moi, un illustre voyageur. Au milieu de ces idées vaniteuses, repu de ces beaux spectacles, fatigué d’admiration, je finis par m’endormir à mon tour. Nous dormions donc à l’unanimité dans nos deux chars à bancs, quant un double ressaut des voitures nous fit ouvrir les yeux à tous les huit à la fois.
Nous arrivions au Hirsch!
III
La pipe du diable. — Le Titan La Fléchelle. — Lac des Fées. — Dissertation sur les cascades et les montagnes. — Je m’éprends de plus en plus de Brascassin. — Des vins de Champagne et de leur influence.
Le Hirsch, c’est-à-dire le Cerf (j’aurais dû me rappeler ce mot, moi qui, à Bade, logeais à l’hôtel du Hirsch; mais ma mémoire est rebelle au tudesque), le Hirsch donc est un grand gasthaus, station ordinaire des marchands de bestiaux, des colporteurs d’horloges de bois qui vont gagner les villes de la plaine, ou de messieurs les touristes en route pour le lac.
Nous entrâmes dans une vaste salle, blanchie à la chaux, sans autres ornements que quelques tables boiteuses et des chaises rustiques. Un tableau cependant en décore la muraille principale. Ce tableau, ou plutôt cette gravure sur bois, vigoureusement coloriée de rouge, de jaune et de bleu, représente la rencontre de Waldhantz et du diable, un des souvenirs glorieux du pays.
L’Allemagne entière, l’Alsace même et les Vosges, ont leur Chasseur sauvage, dont on entend les meutes aboyer au milieu de l’ouragan. A la forêt Noire spécialement appartient le joyeux Waldhantz, le roi des braconniers. Son aventure est dans toutes les mémoires, son nom dans toutes les bouches, son portrait sur toutes les pipes. Pour ce dernier point c’est justice; sans lui, qui jamais eût entendu parler de la PIPE DU DIABLE?
Waldhantz était un garçon de belle humeur, courant après les jolies filles, mais amoureux seulement de la chasse; d’une dévotion parfaite, mais surtout envers saint Hubert, dont on voyait l’image toujours appendue à la boutonnière de sa veste. C’est saint Hubert qui rabattait le gibier pour lui; c’est saint Hubert qui lui faisait éviter la rencontre des gardes-chasse; bref, saint Hubert et Waldhantz étaient au mieux ensemble.