«Au village de ***, forêt Noire,... mai.

«J’ai tant vécu depuis quelques jours que je ne sais plus même la date du mois.»

A cette lettre adressée à mon excellent ami Antoine Minorel, je crois devoir ajouter un complément indispensable.

Tout ce que je lui raconte touchant nos accidents de route, notre gaieté, notre entrain, nos bons rapports de compagnon à compagnon, est exactement vrai, beaucoup plus vrai, beaucoup plus exact que l’apparition des ours sur la Hornisgrinde et ma prétendue admiration pour cette affreuse grenouillère du lac des Fées. J’usais avec lui du droit d’un voyageur poëte qui ne veut pas s’être détourné de sa route et avoir manqué le chemin de fer pour visiter une mare.

Durant nos marches comme durant nos haltes, j’avais observé les différents types composant notre petite escouade nomade. Il est utile, je pense, de les faire connaître.

Parmi les plus agiles, les plus infatigables et surtout les plus altérés d’entre nous, l’orphéoniste tenait le premier rang. Toujours en mouvement, toujours allant, venant, il était l’éclaireur de la troupe dont j’étais le fourrier. Traversions-nous un hameau, passions-nous devant une chaumière sans nous y arrêter, il semblait qu’une trappe se fût ouverte sous ses pas; il disparaissait tout à coup sans qu’on pût se douter de ce qu’il était devenu. Il avait trouvé moyen d’y boire son pot de bière et son verre de kirsch; quand nous le cherchions derrière nous, il était en avant, à une portée de fusil; nous l’apercevions sortant de quelque taillis et venant à notre rencontre.

Ma curiosité naturelle se portait beaucoup plus volontiers du côté de Baldaboche. J’essayai de le surprendre avec son client en voie de médication merveilleuse. J’échouai dans ma tentative, l’accident de la veille ayant nécessité pour l’intéressant La Fléchelle un régime purement d’abstention. Il n’absorbait plus la séve des arbres; à peine s’il lui était permis de respirer le parfum des fleurs. Ses forces étaient revenues cependant, ainsi que sa malice, cette dernière toujours à mes dépens. Pour entretenir le tout en bon état, il suffisait au grand docteur d’un imperceptible globule de je ne sais quoi avec une verrée d’eau fraîche par-dessus.

Les charlatans répondent à un besoin de l’humanité; ils sont pour les classes aisées de la société ce que sont les sorciers pour le peuple. L’occasion m’était offerte d’étudier de près un de ces hommes audacieux qui usurpent parmi nous le droit divin de faire des prodiges. Ne pouvant le voir à l’œuvre, je m’appliquai du moins à prendre mesure de son intelligence. Athanase, et même La Fléchelle, gens instruits tous deux, ne pouvaient s’être laissé duper par un charlatan vulgaire. J’eus une longue conversation intime avec Baldaboche touchant son système. Je m’attendais à trouver sous son écorce glaciale, sous son apparence de calme bonhomie, un esprit subtil, alerte, quelques traits grandioses des Mesmer et des Cagliostro. Désillusion!

L’homœopathe administrait son esprit, tout ainsi que ses drogues, par doses infinitésimales, mélangées dans des masses d’eau froide. Pas une base discutable à ses principes absurdes, de grands mots inintelligibles, du verbiage sans portée, voilà tout.

Réfléchissant à part moi aux faiblesses de l’humanité, me rappelant que le divin Socrate croyait à son démon familier, que quantité de grands hommes, nos contemporains, membres de l’Institut de France ou de la Société royale de Londres, font tourner des tables ou évoquent les esprits frappeurs, il me revenait en mémoire un mot terrible de mon ami Antoine Minorel.