«De nouveau nous voilà en route, ne prenant cette fois pour guide que le hasard, car dans la ville, comme chez notre hôte, nous n’avions pu découvrir un seul individu parlant le français, cette langue universelle, à ce qu’on prétend.

«Du reste, notre essai de vie nomade et aventureuse ne nous déplaisait pas. Le croiras-tu, philosophe? ton ami Augustin était peut-être le plus enchanté de tous. J’avais oublié Paris, Marly, toi-même! Ces longues heures passées en plein air, au milieu de sites tour à tour sublimes ou gracieux, me ravissaient. La forêt Noire est loin de présenter ces tableaux sombres et terribles que son nom et sa vieille réputation font tout d’abord supposer à l’homme qui vit obstinément claquemuré dans un laboratoire de chimie, ou qui jamais n’a franchi la banlieue parisienne. Si le Schwarzwald offre de hautes montagnes au front chauve et couronné de neiges, des torrents tapageurs, des aspects sauvages et échevelés, c’est par coquetterie d’arrangement et pour mieux faire ressortir la gracieuseté de ses jeunes taillis, de ses plaines riantes, de ses fraîches vallées bocagères toutes parsemées de fleurs et de jolis cours d’eau. Les montagnes ne sont ici que les solides murailles enclosant mille ravissants jardins, en pleine floraison. Ah! je n’herborise que sur ma fenêtre! vous l’avez dit, monsieur! Viens donc me voir, le bâton ferré à la main, escaladant les pentes abruptes pour recueillir sur le rocher quelque beau saxifrage, ou le rosage, dont on croyait les Alpes seules en possession, et suis-moi si tu l’oses!

«Ne crois pas que chez moi le botaniste prenne seul sa part de la fête; le poëte et le dessinateur se font la leur aussi. Le long de notre route, que de points de vue enivrants pour l’œil, que de rencontres charmantes ou grotesques! Tantôt, loin de tout séjour habité, au milieu d’un massif de sapins, nous entendons tout à coup sonner l’heure; c’est un marchand d’horloges de bois: une horloge pend sur sa poitrine, dix autres sur son dos; il en a deux sous chaque bras; en passant devant notre escouade, il fait tinter ses sonneries pour nous mettre en goût d’horloges; nous ne nous soucions même pas de prendre de ses heures, quoiqu’il en ait de très-variées. Tantôt c’est une belle jeune femme qui traverse la route, les yeux baissés, en parfilant une touffe de petits brins de paille. Dans ce pays les femmes filent la paille tout aussi bien que le lin ou le chanvre. Au détour de la route, voici de gaies et robustes villageoises à cheval; elles vont rejoindre la noce qu’on entend s’agiter sous les grands arbres au bruit du violon. Que de contrastes, que de surprises en traversant les villages ou les bois! Autour d’un lavoir une douzaine de figures blondes et rieuses saluent notre présence en agitant leurs battoirs; les hommes soulèvent devant nous leurs immenses chapeaux ornés de pompons rouges; puis les chansons des jeunes filles, celles des oiseaux, le clapotage des petites rivières entre les rochers, le tic tac des moulins, le bruit même de la cognée au sein de la forêt profonde, celui de la chute retentissante de l’arbre, le grincement de la scierie voisine, pour laquelle l’arbre avait crû, pour laquelle travaillait le bûcheron.... Écoutons! dans l’épaisseur de la sapinière un coup de feu retentit sourdement; une ombre s’allonge au loin, dessinant la silhouette d’un saint Jean à l’agneau: c’est un braconnier qui fuit un chevreuil sur l’épaule. Tous ces bruits, tous ces tableaux successifs et variés nous réjouissent; nous prenons joyeusement notre soi-disant mésaventure. La vallée qui nous a conduits à Freudenstadt, nous l’avons surnommée la vallée de l’Égarement; elle se prolonge devant nous et sans cesse et toujours, mais charmante, mais pittoresque, et nous adressons des remercîments à Athanase, la cause première de nos déviations topographiques, même à notre batelier-guide qui nous a si mal guidés; nous sommes ravis de notre déroute, de notre voyage au hasard, et plus d’une fois nos rires bruyants se sont mêlés à ceux des lavandières, aux chants des jeunes filles, au fracas des torrents, aussi bien qu’au bêlement des troupeaux.

«Hier, le soleil commençant à décliner vers l’horizon, nous avons planté notre pavillon de nuit dans un village.... De ce village, je ne te dirai point le nom; il est resté un secret pour nous. A partir de Freudenstadt, les communes cessent d’apposer leur extrait de baptême sur leurs murs; il n’est pas d’usage non plus que chaque localité municipale ait son auberge. On cherche son gîte où l’on peut. Nous nous mîmes donc en devoir d’en appeler à l’hospitalité privée.

«J’avais été nommé fourrier de la troupe, bien malgré moi; ces messieurs daignent m’accorder un geste expressif et suppléant facilement à la parole; d’ailleurs, disaient-ils, devant mon air honnête et rassis, les portes devaient s’ouvrir d’elles-mêmes. Le mot rassis t’aurait réjoui, mécréant!

«La soirée était fraîche; les rues étaient désertes; dans la première maison où je m’adresse, je tombe au milieu d’un troupeau de femmes et d’enfants, réunis autour du foyer sous la présidence d’un bonhomme fumant sa pipe. C’était un tableau, ce n’était pas un gîte. Le moyen de proposer à ces femmes, jeunes pour la plupart, de loger à la nuit huit hommes, jeunes aussi, pour la plupart? Antoine, tu le vois, je te fais des concessions!

«Je me disposais à battre en retraite; mais tous les cœurs ont l’instinct de l’hospitalité dans les pays sans auberges; le bonhomme se lève et m’indique, à quelques pas de son logis, une scierie où, me dit-il, je trouverai facilement à me loger moi et mes compagnons. J’ai la ferme confiance que ce sont là ses paroles exactes, quoiqu’elles aient été articulées dans l’allemand le plus volubile, le plus saxatile, le plus guttural, le plus croassant que de ma vie j’aie entendu.

«A la scierie, dans une chambre du rez-de-chaussée, je trouvai deux hommes d’assez bonne mine jouant une partie de dames sur une simple planche soutenue par quatre rondins et fraîchement échappée aux dents de la longue scie.

«C’est sur cette table, digne des âges bibliques, que je t’écris en ce moment, cher Antoine. Nos hôtes n’ont pas mis à notre disposition huit lits ornés de leurs courtines et baldaquins, mais bien huit matelas sur une épaisse litière de foin. Pour des voyageurs déjà endurcis cela est plus que suffisant. Quant au menu du souper, voir la carte du dîner pris à Freudenstadt: jambon, saucisson, etc.; seulement la tarte aux pommes de terre froides fut remplacée par des pommes de terre chaudes, cuites à l’eau et servies au gros sel. Nous les mangeâmes à l’anglaise, en guise de pain. Le pain ici est rempli de son, peut-être de sciure de bois, vu la localité. Eh bien, sans les pommes de terre je m’en serais accommodé.

«Antoine, ton ami est devenu un Spartiate.