«Ce matin, avec Athanase (vulgo, Ernest Forestier) et quelques aimables compagnons de voyage, nous avons quitté le Hirsch (Hirsch signifie cerf), c’est le nom d’une hôtellerie située dans les montagnes, à l’extrémité des belles vallées de Seebach (Seebach, c’est-à-dire le ruisseau du lac). Nous nous dirigions vers la petite ville d’Appenweier, où vient aboutir le chemin de fer de Kehl. Tu le vois, je te revenais. Mon bon ange, probablement, ne jugeait pas que j’eusse encore assez couru le monde; il voulait que je prisse une connaissance plus intime de ce magnifique Schwarzwald (Schwarzwald est la traduction allemande de notre mot: forêt Noire). Je suis en train d’accomplir la volonté de mon bon ange.

«Du Hirsch à Ottenhœfen, nous prîmes pédestrement un chemin tracé le long du Sohlberg. Arrivés à Lautenbach.... Ne t’effraye pas trop de ces mots en berg et en bach, Antoine; votre vocabulaire de chimie en renferme de bien autrement étranges; berg, signifie montagne; bach, ruisseau: donc le Sohlberg est simplement la montagne de Sohl, et Lautenbach, le ruisseau de Lauten, qui a donné son nom à la petite bourgade où nous nous arrêtâmes pour prendre notre premier repos et notre premier repas.

«Continuant à remonter la rive droite de la Rench, dans laquelle se jette le Lautenbach, nous traversons divers petits hameaux; enfin, après trois heures de marche, nous apercevons une ville, c’est Appenweier! c’est le chemin de fer de Kehl! vivat! Déjà nous voyons s’élever la fumée des locomotives. Non! cette ville, c’est Oppenau, et nous avons dépassé la station. Athanase, qui s’était chargé de la conduite, fut sur-le-champ cassé aux gages. Il s’agissait de le remplacer par un guide plus expérimenté.

«Nous nous arrêtons devant une belle maison villageoise, toute ceinturée de verdure. En buvant une chope de bière, nous demandons à l’hôte s’il peut nous procurer ce guide précieux. Il nous désigne aussitôt du doigt un grand gaillard de batelier qui venait de lui amener du monde, car le Rench, ou le Ramsbach, je ne sais lequel des deux, passe justement au pied de la maison verdoyante.

«Nous nous abouchons aussitôt avec cet amphibie, à la fois guide et batelier; nous lui expliquons clairement que nous nous rendons à Appenweier, afin d’y prendre le chemin de fer de Kehl. Il fait un signe de tête affirmatif; par un autre signe, il nous invite à entrer dans son bateau.

«Après avoir longé durant une demi-heure les rives de la Rench ou du Ramsbach, notre batelier relève tout à coup son aviron, saute à terre, tire son batelet sur le sable, l’attache à un pieu, et, sans même nous adresser un regard, d’un pas délibéré il s’engage dans un large sentier ouvert entre deux collines. Nous le suivons pleins de confiance, escaladant de temps à autre les berges du chemin pour voir si nous approchons d’Appenweier. Nous n’apercevons devant nous que de hautes montagnes et d’épais massifs de sapins.

«Vers deux heures de l’après-midi une petite ville s’ouvre devant nous. Le nom de Freudenstadt, inscrit à l’entrée du faubourg, suffit à nous apprendre que nous ne sommes pas à Appenweier. Évidemment, notre second guide n’a pas été plus heureux que le premier. Ne jugeant plus ses services nécessaires, nous le payons et le renvoyons à son bateau. Un des nôtres nous fit sagement observer que peut-être n’était-il pas tout à fait dans son tort; peut-être notre manière de prononcer l’allemand d’Appenweier avait fait pour lui Freudenstadt. Nous admîmes cette raison.

«Descendus à une auberge d’assez bonne apparence, tandis qu’on prépare notre dîner, pour donner aux fourneaux le temps de s’allumer nous allons faire un tour dans la ville. Tout le commerce de Freudenstadt m’a paru se résumer dans la fabrication de la verrerie, des chapeaux de paille, des boîtes à musique et des horloges de bois.

«Quand nous rentrâmes à l’hôtel, notre dîner était servi. Il se composait de jambon froid, de saucisson froid, d’une salade avec assaisonnement d’œufs durs, et d’une tarte froide, aux pommes de terre froides. Nous aurions pu nous dispenser de sortir pour donner à l’hôtelier le temps d’allumer ses fourneaux.

«Rendons toutefois justice à ce dernier; si sa table était modeste, ses prix furent modérés. Chacun de nous acquitta son écot moyennant quelques kreutzers, une valeur de soixante à soixante-quinze centimes, et quand nous prîmes congé, en laissant un demi-florin pour le garçon, celui-ci exécuta à notre bénéfice une pantomime de surprise, de joie et d’attendrissement, qui à coup sûr dépassait de beaucoup la valeur du pourboire et même celle du dîner.