Et moi, en m’endormant, je me disais que, si j’avais pris le chemin de fer à Achern, je serais maintenant à Paris, peut-être à Marly-le-Roi.
IV
Du Hirsch à Appenweier. — Le guide-batelier. — Freudenstadt. — La vallée de l’Égarement. — Tableaux et paysages. — Études de mœurs; caractères. — Explication avec Brascassin.
A Antoine Minorel.
(D’UNE SCIERIE, DANS LA FORÊT NOIRE.)
«Cher Antoine,
«Quiconque voyage doit renoncer à son libre arbitre. La fantaisie, le hasard, le caprice, le désir des choses qu’on n’aime pas, comme dit quelque part notre ami Stahl, jouent un si grand rôle dans son existence! On a soif de revoir ses pénates et on poursuit sa course en leur tournant le dos. Que faut-il pour cela? Un consentement irréfléchi, un verre de vin de Champagne, la maladresse d’un guide. Là où le temps ne vous manque pas pour correspondre avec votre ami, êtes-vous sûr de pouvoir vous procurer une plume, de l’encre, du papier? Votre lettre écrite, existe-t-il un bureau de poste pour la transporter à son adresse?
«C’est l’alternative où je me trouve en t’écrivant. La maison que j’occupe passagèrement, pour une nuit, fait partie d’un charmant village; le nom de ce village? je l’ignore. Il est situé au milieu des montagnes; de quelles montagnes? je n’en sais rien. Cela te paraît étrange, n’est-il pas vrai? Mais tout n’est-il pas étrange dans notre vie à nous autres coureurs de routes? Oui, Antoine, oui, ton sédentaire Parisien court aujourd’hui la pretantaine au point d’être incapable de régler ses comptes avec la mappemonde. Suis-je dans le Wurtemberg, dans le duché de Bade ou dans celui de Hohenzollern? le timbre postal de cette lettre t’en instruira peut-être; quant à moi, je ne pourrais te le dire.
«Depuis deux jours, j’explore la forêt Noire, non plus avec Bade et ses gracieux alentours (ce ne sont là que les franges dorées du manteau de cette autre Hercynie), mais en pénétrant dans ses profondeurs les plus ignorées. Hier, j’ai vu des merveilles, j’ai vu les indescriptibles cascades d’Aller-Heiligen, dont tu n’as peut-être jamais entendu parler, et qui n’en mugissent pas moins sur un parcours de plus d’une lieue d’étendue; j’ai vu le lac des Fées, sur l’un des sommets de la Hornisgrinde, montagne aussi haute que les Alpes et toute peuplée d’ours, qui diffèrent de ceux de Paris en ce qu’ils ne sont ni chimistes, ni numismates, ni mathématiciens. Le lac des Fées, d’un aspect sauvage, terrible, sublime, rappelle les descriptions les plus vigoureuses et les plus effrayantes de Dante et de Byron. A lui seul, il vaut le voyage.