Ils m’aperçurent alors, et, avec un cri, le garçon s’élança vers une échelle communiquant à un second grenier. Maria le suivit d’abord, puis s’arrêta, redescendit, et se jetant à mes pieds, elle se mit à pleurer à sanglots, en m’adressant une apostrophe véhémente, sans doute dans le langage des Allamanni. Sans doute aussi elle me suppliait de ne rien dire à son père de la découverte que je venais de faire. En étais-je capable?
Élevant de plus en plus la voix, comme si j’en pouvais mieux comprendre son affreux jargon, elle me montra l’endroit où s’était réfugié le jeune homme, puis, à travers la lucarne du grenier, la direction prise par son père; puis, elle pleura, sanglota de nouveau. Je m’apitoyai sur elle: l’expression de ma figure devait le lui faire assez comprendre. Au moyen d’une pantomime pleine de points d’interrogation, je lui demandai quel obstacle s’élevait entre elle et ce jeune homme, qu’elle avait l’imprudence de recevoir à l’insu de son père.
Dans la paume de sa main gauche, faisant glisser son pouce droit sur son index, elle me donna facilement à entendre qu’une affaire d’argent s’était jetée à la traverse de leur amour; le jeune homme était pauvre, et notre hôte, le vacher, refusait de consentir à leur mariage, à moins de l’apport d’une certaine somme.
La douleur de Maria, l’abandon avec lequel elle venait de me conter son histoire, me touchaient plus que je ne puis dire. Je m’expliquais maintenant pourquoi dans cette misérable chaumière le malheur semblait avoir appliqué sa griffe aussi bien sur le visage du père que sur celui de la fille. Tous deux vivaient dans une lutte incessante, elle au nom de son amour, lui au nom de son avarice, peut-être de sa prudence.
Tandis que j’essayais de calmer la pauvre fille, je vis trois figures étonnées apparaître à la fois devant la porte du grenier: c’étaient celles de Brascassin, d’Athanase et de l’homœopathe. Les autres suivaient. Ils s’étaient aperçus de mon absence, avaient entendu des sanglots et s’étaient demandé qui je faisais pleurer là-haut.
Je les mis au courant de l’histoire. Brascassin, l’homme du fait, toujours à l’aide d’un mouvement du pouce et en lui montrant un florin, questionna Maria sur la valeur de la dot exigée. Dix fois elle étendit les cinq doigts de sa main. Il s’agissait d’une somme de cinquante florins (107 fr. 50 c.). Ce n’était pas une dot de prince; un notaire de Paris ne s’en fût même pas contenté, peut-être; mais les vachers de la forêt Noire sont moins exigeants sur cet article.
Sans hésiter, Brascassin ouvrit aussitôt une souscription et déclara s’inscrire en tête pour la somme de quinze florins. Je suivis son exemple. Athanase, La Fléchelle et les deux Épernay complétèrent le reste. L’orphéoniste et Baldaboche s’abstinrent. Ils étaient dans leur droit. Cette fois, il ne s’agissait point d’un pique-nique. Ils payèrent leur écot comme nous l’avions tous payé le matin même à la scierie de ***; ils firent des vœux pour le bonheur des futurs époux, du moins j’aime à le croire.
Maria, folle de joie, pleurait encore, mais en nous baisant les mains, en nous prodiguant, j’en suis convaincu, les épithètes les plus douces de la langue des Allamanni.
Au même instant, comme si le ciel nous tenait compte de notre bonne œuvre, le soleil reparut et avec lui notre provendier. Nous l’aperçûmes à travers la lucarne, pressant sa marche, un lourd panier au bras.
Je le certifie, la scène qui suivit fut une des plus émouvantes dont de ma vie j’aie été témoin. Maria aborda son père avec ce sourire qui ne lui était né que depuis quelques minutes; elle lui montra les florins qu’elle tira à poignées de sa poche. Le bonhomme sembla stupéfait d’abord. L’explication eut lieu. Il nous fit un grand salut, tête découverte, et sur sa figure désassombrie un éclair brilla. La jeune fille appela alors son fiancé, qui, dans l’attente du dénoûment, se tenait caché dans le fournil. Il parut, craintif encore. Le père lui dit un mot, et l’amoureux tomba à ses genoux ainsi que Maria.