Cette maison devait être pour nous une cause de ruine.
Le vieillard, après avoir empoché les deux pièces brabançonnes, endossa une épaisse redingote de feutre, se coiffa d’une casquette de renard à longue oreillette, maintint ses sabots par de solides guêtres de cuir, et ainsi caparaçonné, se lançant à travers la pluie battante, il alla aux provisions, je ne sais où.
Lui dehors, Maria sembla respirer plus à l’aise; elle devint alerte, agissante, retourna les pommes de terre dans la cendre, mit du gros sel à notre disposition, nous apporta plusieurs jattes de lait, quelques tasses ébréchées, nous montra le pain noir et disparut.
Je n’ai pas pour habitude de manger en attendant le repas. C’est là une méthode russe tout à fait antihygiénique. Je la frappe de ma réprobation.
Tandis que ces messieurs épluchaient leurs pommes de terre ou faisaient leur trempette de pain et de lait, je pensai à mes notes de voyage, forcément restées en retard vu l’activité de notre vie aventureuse. Notre provendier pouvait n’être de retour que dans une heure; il lui fallait ensuite le temps de préparer notre déjeuner; j’avais donc tout loisir pour me mettre au courant. Mais écrire, entouré de tant de monde, avec le calme indispensable dans tous les travaux de rédaction, cela était impossible. La Fléchelle n’aurait pas manqué de venir, par-dessus mon épaule, lire ce que j’écrivais. Me retirer dans une autre pièce?... Je n’en connaissais d’autres à ce rez-de-chaussée que celle occupée par les vaches.
Un petit escalier en bois se dressait à l’entrée du fournil. Ces messieurs, tout en fumant autour de l’âtre, venaient d’ouvrir une dissertation sur le mot pique-nique, à propos des deux écus avancés par Brascassin. Athanase soutenait que ce mot n’est pas français, La Fléchelle le faisait dériver du latin, Baldaboche du hollandais, l’orphéoniste du suisse. Sans s’inquiéter de l’origine du mot, Brascassin prétendait la chose de toute antiquité. A l’appui de son opinion, il citait Homère et ce passage du chant Ier de l’Odyssée, où la sage Minerve dit à Télémaque: «O mon fils, ce n’est point là un de ces repas fraternels pour les frais duquel des amis se sont associés.»
Pendant qu’ils discutaient, je franchissais à petit bruit les marches de l’escalier. Parvenu à l’extrémité, j’entendis sortir de cet étage supérieur un murmure confus. Je m’arrêtai coi; j’écoutai. Plusieurs voix s’interpellaient, se répondaient en sourdine; on chuchotait tout bas, mais à mots pressés. Que signifiait ce conciliabule?
Maria restait seule à la maison; l’hôte à la figure sinistre n’en était-il parti que pour aller chercher des complices rentrés avec lui par une issue secrète? Des idées de forêt Noire me passaient par la tête. Brascassin peut-être avait commis une imprudence en prodiguant avec trop de libéralité ses écus de Brabant. La maison était isolée, le pays désert, la pluie qui tombait devait pour le moment en éloigner tout secours possible.
Le bruit d’un baiser vint me rassurer. Messieurs les brigands ne passent guère leur temps à s’embrasser, je le suppose. L’audace me revint. Je poussai doucement la porte et passai la tête par l’ouverture.
Maria, le front appuyé sur l’épaule d’un grand garçon en manches de chemise, lui enlaçait le cou de ses bras, et lui, en poussant de gros soupirs, restait fixe et immobile, comme une statue de pierre.... qui aurait soupiré.