Courant au fournil, elle en rapporta un fagot, et bientôt tous les huit, rangés en demi-cercle, nous fîmes face au foyer.
Quelque serré que fût notre demi-cercle, cependant Maria (nous sûmes son nom plus tard) trouva moyen de le briser pour y introduire une poêle de fer qu’elle tenait par son long manche, et, agenouillée, elle guettait à travers nos jambes ce qui se passait sur le feu. Nous avions tous cru à quelque omelette colossale; c’était une affreuse bouillie d’avoine.
La bouillie d’avoine est la nourriture ordinaire des pauvres gens de la forêt Noire.
Une exclamation ou plutôt un gémissement traduisit notre pensée unanime. Comme pour nous rassurer, Maria nous montra un morceau de lard fumé appendu à la cheminée. Nous le décrochâmes. Il sentait le rance, il sentait l’évent.
Non, rien ne peut rendre le désappointement douloureux qui s’empara de nous. La pluie tombait toujours à flots. Nous étions pour la journée entière peut-être enfermés dans cette bicoque, où plus que partout ailleurs les moyens de communication par la parole nous étaient interdits. Nous ne pouvions parler latin ni à Maria ni à son père, et tous les mots de notre fameux vocabulaire y auraient passé en pure perte.
Une sorte de délire comique et furieux s’empare alors de chacun de nous. La Fléchelle veut des œufs à la coque; pour le faire comprendre par la mimique, il s’accroupit sur lui-même, prenant une posture de poule pondeuse, et criant: «Cocorico! coricoco! cocorico! cott! cott! codek!» Je n’ose dire ce que Maria lui apporta. Athanase désire des côtelettes de mouton; il bêle en même temps que son doigt dessine sur la table une côtelette fantastique; il frappe ensuite dessus, probablement pour l’attendrir. Épernay Ier fait de ses deux mains le mouvement de traire une vache et mugit doucement. Épernay II pêche à la ligne; vu le voisinage du lac, il voulait du poisson. L’orphéoniste, après avoir indiqué les cendres du foyer, désigne du doigt le nez rubicond de l’homœopathe, voulant faire entendre par là que, faute de mieux, il se contentera de pommes de terre. Celui-ci branlait la tête en murmurant à demi-voix: «Pas pien ici! pas pien ici!» Et moi, moi.... je pensais à mon rhumatisme, à Madeleine, ma cuisinière, et j’aurais voulu être à Marly, les pieds dans mes pantoufles, chaudement enveloppé de ma robe de chambre, devant un bon feu et un excellent dîner.
Au milieu de tous ces bruits, de ces démonstrations grotesques, le front de Maria s’était déridé; souriante, elle était assez jolie. Quant au père, adossé contre sa porte, les bras croisés, toujours immobile, rigide, il semblait trembler pour sa maison envahie par une bande de fous.
Brascassin ne s’était point associé à la pantomime générale; au geste préférant l’action, il avait visité le fournil, les armoires, et rapportait de ses explorations un nouveau fagot, un pain sombre et noir comme la figure de l’hôte, une panerée de pommes de terre, qui fit ouvrir de grands yeux à l’orphéoniste, et, en plus, une peau de lapin!
Je crus un instant qu’il méditait à notre intention une affreuse gibelotte de peau de lapin.
Le fagot, il le jeta dans le feu; les pommes de terre, il les mit sous les cendres; la peau de lapin, il la fit brandiller sous les yeux du maître. En remuant les cendres, il avait rencontré quelques débris de coquilles d’œufs; il les lui montra, et cette démonstration fut plus expressive que tous les cocorico et les cott, cott, codek de La Fléchelle. A l’appui de sa nouvelle demande il posa sur la table un nouvel écu.