Je rendais compte à ces messieurs du non-succès de ma mission en déplorant de n’avoir point eu affaire à un meilleur latiniste, lorsqu’une sorte de rumeur s’éleva au milieu du village; les femmes se mettaient sur le pas de leurs portes; les enfants abandonnaient leurs jeux pour se grouper autour d’un homme vêtu de noir.

«En avant! me dit tout bas La Fléchelle, c’est un ministre protestant; vous serez plus heureux cette fois. Il doit fièrement savoir le latin, celui-là!»

Heureusement Brascassin venait de l’aborder.

Du colloque qui s’ensuivit, et qui dura quelques minutes à peine, résultèrent pour nous de précieux renseignements. Nous avions tourné le dos à Strasbourg; nous étions au village de Wurzbach, entre la vallée de Lenz et celle du Negold. A notre droite s’élevait la petite ville de Calw, située à l’extrémité de la forêt Noire, du côté westphalien; à notre gauche, à deux heures de marche, Wildbad (le bain sauvage), d’où nous rejoindrions facilement une station du chemin de fer.

Il était au-dessus de ma portée de comprendre comment, avec la langue classique d’Horace et de Virgile, Brascassin et le ministre avaient pu entrer dans tous ces détails topographiques, surtout celui-ci parlant le latin avec la prononciation allemande, c’est-à-dire italienne, les dominous vobiscoum et les monstroum horrendoum, celui-là avec cette audacieuse prononciation française qui ne doute de rien.

Quoi qu’il en soit, ces bonnes nouvelles rassérénèrent l’esprit de la troupe, un peu troublé par notre course à travers cette longue vallée de l’Égarement, qui semblait ne point avoir de limite finale.

A une demi-heure de Wurzbach, nous retrouvâmes l’orphéoniste; la brume du matin s’était condensée en quelques gouttes de pluie. Nous pressions le pas, lorsqu’une averse formidable, tombant tout à coup, nous contraignit de chercher asile dans une maison solitaire, espèce de vacherie située près d’un petit lac, et qu’une grande croix noire signalait de loin. Là nous attendaient d’étranges aventures.

Cette fois, l’hospitalité que nous reçûmes ne fut ni souriante ni empressée.

Un vieillard et sa fille, les seuls gardiens du logis, nous virent arriver avec une sorte d’effroi. Ce vieillard avait l’air dur et presque farouche; sa fille portait sur le visage l’empreinte d’une morne tristesse. Nous attribuâmes leur réception à la difficulté pour eux de nous loger. En effet, vu la pluie, les vaches rentraient, et nous étions huit. C’était bien du monde pour si petite habitation.

Force nous fut cependant d’y attendre la fin de l’averse; mais l’averse redoublait; tous les nuages descendus des montagnes semblaient s’être donné rendez-vous au-dessus de nos têtes. Certain léger rhumatisme que j’avais ressenti le matin entre les épaules me faisait craindre la durée du mauvais temps. Il était midi; l’appétit commençait à nous talonner, et pas un signe de nos hôtes n’annonçait leur intention de nous venir en aide pour le calmer. A peine un regard nous avait-il invités à nous asseoir. Trempés, ruisselants, presque aussi mornes, presque aussi taciturnes que nos hôtes, nous nous tenions tous les huit sur une longue banquette de bois, alignés, pressés les uns contre les autres, semblables à une brochette de morfondus. Enfin, Brascassin se levant fit sonner sur la table un large écu de Brabant, et d’un air d’autorité, qui lui allait à merveille, il ordonna à la jeune fille, par un geste, de faire du feu et de nous servir à déjeuner. Elle ne bougea pas, et leva sur son père un regard plus craintif qu’interrogant. Sans plus bouger qu’elle, le père lui répondit par un hochement de tête affirmatif.