Son tour venu, il nous avoua savoir en effet quelques mots d’allemand, pouvoir même, au besoin, se faire comprendre dans cette langue pour les choses indispensables; mais le cri de victoire que nous allions pousser, il l’étouffa sous cette simple observation, c’est que les habitants de la forêt Noire ne parlent et n’entendent pas plus l’allemand que le hollandais ou le français; ils font usage, aujourd’hui encore, de l’ancienne langue des Allamanni, leurs ancêtres, lesquels ont pu imposer leur nom aux peuples de la Germanie, mais n’ont point réussi à leur imposer leur langage.

Nous restâmes atterrés devant cette déclaration.

Il ne restait plus à la commission qu’à mettre le mot finis à notre dictionnaire, lequel contenait alors cent soixante-sept mots français, avec la traduction allemande en regard et présentait trois pages de texte, sur deux colonnes, format grand in-octavo oblong.

Brascassin essaya de nous tirer du découragement où nous avait jetés sa révélation foudroyante.

«Nous ne savons pas l’allemand de ce pays, nous dit-il; mais dans le prochain village que nous allons rencontrer, j’en suis convaincu, le maître d’école, le curé, si c’est un village catholique, le ministre, si le village est protestant, entendent le latin. Parlons-leur latin; nous n’avons pas si bien oublié nos études classiques que nous ne puissions nous en tirer avec honneur.»

L’expédient fut trouvé on ne peut plus heureux par Athanase, La Fléchelle et les deux naturels d’Épernay; l’homœopathe sembla ne pas comprendre; moi, je me grattai l’oreille, et l’orphéoniste, à partir de ce moment, marcha toujours à une grande distance en avant.

Enfin, nous vîmes fumer des cheminées; dès les premières maisons, cette inscription tracée sur une porte entr’ouverte: Sinite parvulos venire ad me, «Laissez les petits enfants venir à moi,» nous dit que nous étions devant une école. Tout d’emblée, je fus désigné pour porter, en latin, la parole au magister. Je m’en excusai de mon mieux, alléguant que, comme le plus âgé de la bande, j’avais eu plus que les autres le temps d’oublier. L’excuse ne fut point admise. Durant la route, j’avais sottement fait devant eux un étalage de mon latin de botanique, cousin germain du latin de cuisine. Ils me prenaient pour un savant. Je n’osai les détromper.

Au surplus, je n’eus point regret de la visite devant le délicieux tableau qui s’offrit tout d’abord à mes yeux.

Dans une chambre du rez-de-chaussée, un bon vieillard, à la physionomie douce et paterne, se tenait assis au milieu d’une demi-douzaine de petits marmots, garçons ou filles. Toute l’école était sur les genoux du maître ou sur ses épaules. Dans ses mains pas un martinet, pas même un livre. Le livre, un abécédaire sans doute, tombé à terre, personne, élève ou professeur, ne semblait songer à le ramasser. Monsieur le magister, tout en riant, appliquait sur l’oreille d’un joli blondin sa grosse montre d’argent, dont le tic tac devait récompenser sa belle conduite, j’aime à le penser, et, pour entrer en partage de cette récompense, la bande entière des marmousets prenait d’assaut le bon vieux.

Le salve Domine adressé à celui-ci, j’essayai de lui débiter la phrase cicéronienne préparée à son intention. A ma satisfaction grande, il parut n’y pas comprendre un mot, et je me retirai convaincu que son institution universitaire tenait le milieu entre l’école primaire et la maison de sevrage.