Honteux, contrit, irrité contre moi-même d’avoir entraîné mes compagnons dans une souscription ouverte au bénéfice d’un voleur, j’offris de restituer à ces messieurs leur déboursé. Ils s’y refusèrent. L’orphéoniste, comme arrangement, émit cette opinion qu’il serait peut-être juste que je supportasse seul nos frais de route du Hirsch à Wildbad. Cette proposition, émanant de lui, excita un nouveau rire, auquel je m’associai franchement cette fois.
Je ne dirai rien de Wildbad, sinon que la rivière de Lenz partage la ville en deux. C’est à peu près tout ce que j’y ai observé.
Moi, l’ennemi juré des chemins de fer, j’espérais, je ne sais pourquoi, y en trouver un, qui me conduirait directement à Strasbourg. En fait de moyen locomotif, il n’existe à Wildbad qu’une voiture publique, laquelle, tous les deux jours, se dirige sur Bade.
Retourner à Bade, que j’avais quitté quatre jours auparavant avec l’intention formelle de rentrer en France, me semblait dur. Le sort nous favorisait sur trois points cependant: 1o nous arrivions le jour du départ de la voiture; 2o à l’heure de son départ; 3o il y avait place pour nous tous.
Brascassin seul nous fit défaut. Il avait quelques affaires à conclure ou à régler à Wildbad. Il voulait mettre à profit son séjour inattendu dans cette ville. Nous nous séparâmes l’un de l’autre avec un regret mutuel, je le crois, et en échangeant nos cartes, et en réitérant les poignées de main. Il me promit de venir vers l’automne me voir à Marly-le-Roi.
Pourquoi avec certains hommes l’amitié nous vient-elle si vite au cœur? Il me semblait que, après Antoine Minorel, Brascassin était mon meilleur ami.
Pourquoi, des divers arbrisseaux que j’ai fait planter dans mon jardin, le dernier mis en place est-il aujourd’hui le plus élevé et le plus vigoureux? Comme l’arbrisseau, l’amitié pousse vite quand le terrain est à sa convenance.
La route de Wildbad à Bade-Baden est, dit-on, charmante. Je me dispenserai de la décrire, n’ayant fait qu’un somme depuis le départ jusqu’à l’arrivée.
Bien résolu à ne point m’arrêter un instant à Bade, même pour y voir Junius, je pris congé de mes compagnons de voyage. Tous, préoccupés de leur installation, du choix d’un hôtel, des renseignements à prendre, me regardèrent à peine; une seule main se tendit vers moi, celle d’Athanase.
Ainsi va le monde, à ce qu’il paraît. On se rencontre sur la route; quelque temps on marche ensemble du même pas et du même cœur; on croit à une liaison qui se continuera. Le moment venu, comme une bande d’oiseaux effarouchés, chacun tire de son côté sans un regard d’adieu adressé à ses anciens compagnons. Quelque peu mortifié, je courus vers le petit chemin de fer qui de Bade devait me conduire à la station d’Oos. Je n’eus que le temps d’y prendre place; il partait.