—Non; je les ai perdus.
—Au jeu?»
Le mot lui échappa. Contrit de son irrévérence, il baissa la tête; aussi ne put-il voir le coup d’œil sévère que je lui adressai. Sa narration achevée, me regardant en dessous, il reprit d’un ton apitoyé: «Il faut que monsieur ait bien souffert pour en avoir été réduit à acheter un vieux chapeau comme celui qu’il porte!»
C’est de mon chapeau neuf, déjà tant éprouvé il est vrai, qu’il parlait avec ce dédain.
Jean tomba ensuite dans de nouvelles perplexités; il me proposait de se rendre seul à Carlsruhe pour prévenir les deux cousins de mon arrivée, tandis que je l’attendrais à Bade. Sa phrase n’était pas achevée que l’idée de me laisser seul dans ce lieu de perdition, où déjà la roulette m’avait été fatale, la lui faisait modifier dans une foule de sens amphigouriques.
Pour le rassurer: «Nous partirons ensemble, lui dis-je. D’ailleurs, j’ai laissé à Carlsruhe une dette que je suis bien aise d’acquitter.
—Monsieur a fait des dettes?... Puis, avec un hochement de tête significatif, il murmura: Décidément, nous n’avons pas été sage!»
Si j’avais à supporter déjà les gronderies de M. Jean, à quoi devais-je m’attendre de la part de mon terrible et cher Antoine Minorel?
A sept heures du soir, nous arrivons à Carlsruhe. Je me rends aussitôt à l’hôtel de la Légation. Au nom de Junius Minorel, le concierge me répond absolument dans les mêmes termes que la première fois: «M. de Minorel est à Heidelberg, où il achève sa cure de petit-lait.» Je demande s’il n’a point passé aujourd’hui par Carlsruhe en revenant de Bade. Réponse affirmative. Je m’enquiers si un de ses parents n’a point fait route avec lui pour Heidelberg. Nouvelle réponse affirmative. «Je crois, ajoute le concierge, que ces messieurs sont allés y chercher quelque chose qu’ils ont perdu.»
J’étais ce quelque chose. Satisfait de mes renseignements, je cours à la maison Lebel.