Tant de services rendus à l’humanité méritaient une récompense glorieuse. Le myrtille a donné son nom à une des villes les plus célèbres de l’ancien Palatinat, à Heidelberg, située entre Carlsruhe et Francfort, à Heidelberg, l’Universitaire, la Savante, l’Impériale!

Le mot Heidelberg signifie la montagne aux Myrtilles.

Eh bien, en ce moment, je suis à Heidelberg!

A la station d’Oos, où l’on passe d’un train dans un autre, quand je m’apprêtais à changer de wagon, un homme effaré, le front perlé de sueur, sortait de l’embarcadère comme j’y entrais; cet homme effaré poussa un cri, et s’arrêta devant moi dans une pose cataleptique. En devais-je croire mes yeux? c’était Jean, mon vieux Jean!

J’eus peine à le reconnaître d’abord; je m’attendais si peu à le rencontrer en Allemagne! A ma vue, son émotion se traduisit par un tremblement dans tous ses membres et une impossibilité complète de parler; j’étais ému moi-même; je lui tendis la main; je n’en ai pas regret. Jean fait partie de ma famille de garçon; il est pour moi aussi bien un ami qu’un serviteur; sous ce dernier rapport, Jean laisse beaucoup à désirer; comme ami, il est parfait. La main que je lui tendais, il la baisa et j’y sentis tomber une larme. Je n’affirmerais point cependant que cette larme fût une larme. Peut-être était-ce une perle de son front. Enfin, non sans peine, il se calma et parvint à m’expliquer les causes de notre rencontre.

Depuis plus de quarante-huit heures, Jean courait après moi comme Télémaque après Ulysse. Une lettre de Junius Minorel adressée à son cousin Antoine avait instruit celui-ci de mes fredaines. Il lui apprenait que j’étais à Bade, sans argent, que j’y avais joué, que j’avais perdu. Antoine, ne me voyant pas reparaître, résolut de se mettre à ma recherche; mon vieux Jean voulut l’accompagner. De son côté, Madeleine, ma cuisinière, s’engagea à leur écrire chaque jour pour les instruire de mon retour à Marly, si je devais y revenir jamais.

Déjà deux lettres de Madeleine étaient arrivées par le chemin de fer, ne contenant que ces mots: «Pas de nouvelles de monsieur!» Antoine s’assombrissait et articulait d’horribles blasphèmes contre les jeunes cervelles couvertes de cheveux gris. Junius, qu’il avait retrouvé à Bade, ne pouvant comprendre comment je n’étais pas encore à Marly, quand quatre jours auparavant je lui avais fait mes adieux, prêt à monter en wagon, pensa que j’étais retourné à Carlsruhe, où, disait-il, une certaine Thérèse semblait me tenir au cœur. Le matin même, les deux cousins étaient partis pour Carlsruhe, abandonnant à Jean la surveillance du chemin de fer badois. Il avait pour mission d’inspecter au visage tous les voyageurs qui traversaient la voie, venant de France, ou s’y rendant.

Pauvres amis! combien je me reprochais alors de les avoir laissés si longtemps sans nouvelles!

Avant la fin de son récit, mon vieux Jean, fort distrait de sa nature, paraissait préoccupé de tout autre chose que de ce qu’il avait à me raconter. D’un air inquiet et surpris, il m’examinait de la tête aux pieds. N’y pouvant tenir, s’interrompant tout à coup:

«Monsieur n’a donc plus son parapluie ni sa montre? me dit-il.