«Monsieur Canaple, est-il vrai qu’il faut dire courbatu et non courbaturé?
—Monsieur Canaple, pourquoi le verbe admonester ne se trouve-t-il pas dans le dictionnaire? Vaut-il donc mieux dire admonéter?
—Dites ce que vous voudrez!» Et je pressai le pas.
Chassée du temple, la pauvre grammaire en était réduite à demander l’aumône aux passants.
Peut-être ai-je un peu sévèrement parlé de la lenteur allemande; je n’ai eu qu’à m’en louer aujourd’hui. En gagnant le chemin de fer, je craignais de me voir forcé d’attendre pendant deux heures un nouveau convoi se dirigeant sur Heidelberg. Dans la gare, j’en trouvai un prêt à partir. C’était celui qui nous avait amenés d’Oos. A la station de Carlsruhe, on donne au voyageur tout le temps nécessaire pour bien dîner.
Je pris deux places de première, ne voulant pas, sitôt après notre réunion, me séparer de mon vieux Jean. Par un sentiment de convenance exagérée, quoique nous fussions seuls dans le wagon, il se tint aussi éloigné de moi qu’il le put et ne desserra pas les lèvres. J’eus donc tout loisir de me livrer à mes méditations.
Je songeais à la réception qu’allait me faire Antoine, au départ inexplicable de Thérèse, au silence de Brascassin à son sujet; je songeais aussi à Madeleine, l’excellente fille, à mes voisins de Marly, à mon jardin dont les iris et les lilas fleurissaient sans moi, à mon chien, qui devait hurler jour et nuit pendant mon absence; puis, j’en revenais à Antoine. Il m’apparaissait en Jupiter tonnant.
Au milieu de mes songeries, mes yeux ne restaient point inactifs. A travers le crépuscule du soir, qui donnait au paysage une teinte mystérieuse, la ville de Dourlach, et son cimetière, où repose le bon Haussman, le boulanger d’Ettlingen, Brouchsal, avec ses charmantes collines boisées, me saluaient en passant; à l’extrémité d’une allée de verdure, une petite église solitaire semblait me suivre du regard; longtemps je l’aperçus voyageant avec moi. Sur ma gauche, s’alignaient de longs peupliers, bordant la route de terre; entre leurs flèches espacées se déroulait une vaste plaine semée de bouquets d’arbres, éclairée à revers par la lune qui semblait se baigner dans le Rhin; figurant des meules de foin ambulantes, de solides charrettes, surchargées des récoltes de l’année précédente, la traversaient avec leur escorte de travailleurs. C’était le dernier labeur de la journée. Plus loin, un pâtre à cheval courait au galop en sonnant du cor pour rappeler ses troupeaux dans l’étable. Tout à coup, débouchant d’un buisson, un chevreuil égaré bondit en entendant souffler la locomotive, et des cigognes, perchées sur leurs longues jambes, nous regardèrent passer d’un air stupéfait.
Elles arrivaient de loin peut-être et n’avaient pas encore vu un chemin de fer.
Pourquoi jusqu’à présent, sinon à Kehl, où une cigogne peinte sert d’enseigne au cabaret dans lequel je me suis arrêté, n’avais-je pu encore rencontrer cet oiseau familier, si commun, m’avait-on dit, en Alsace et dans le grand-duché? A Strasbourg, chaque cheminée devait avoir pour ornement son nid de cigognes; pourquoi n’en ai-je pas découvert un seul?