Le traité de paix et de bonne amitié, passé de temps immémorial entre l’homme et la cigogne, aurait-il été rompu dans ces pays pour infraction à quelque clause importante? La cigogne a-t-elle cessé de manger les vers de terre? ou l’homme, qui songe aujourd’hui à se nourrir même de son cheval, aurait-il commencé à manger des cigognes?

Ces diverses élucubrations de mon cerveau défilaient devant moi au milieu des ombres du soir et peuplaient le paysage, alors presque désert; grâce à elles, grâce à Thérèse, à Brascassin, à Madeleine, grâce aux cigognes, je croyais sortir à peine de Carlsruhe, et j’oubliais Antoine, lorsque les montagnes, graduellement effacées à ma droite, reparurent tout à coup plus hautes, plus rapprochées. Sur la principale d’entre elles, à son point culminant, les rayons de la lune illuminaient une vieille tour; nous arrivions à Heidelberg.

Je me fis indiquer l’hôtel du Prince-Charles, situé à l’extrémité de la ville. Là, mon juge m’attendait.

Je n’ai jamais pu me défendre de cette autorité magistrale (paternelle, comme il le dit lui-même) qu’Antoine exerce sur moi; l’ai-je jamais essayé? Je me sentais coupable envers lui; je l’étais. Sur mon invitation expresse, il avait consenti à passer avec moi la saison du printemps dans ma maison de Marly; au jour dit, il s’y était présenté, et n’y avait trouvé que mes domestiques. Une seule lettre de moi lui était parvenue, datée de Carlsruhe; elle l’invitait à m’attendre; il m’avait attendu, et vainement, et sans plus recevoir d’autres nouvelles. Des deux autres lettres à lui adressées, la première figurait toujours parmi les notes de mon histoire de Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs; la seconde, écrite de la scierie de *** (forêt Noire), je l’avais encore dans ma poche. Est-ce ainsi qu’un galant homme devait en agir envers son meilleur ami?

A mesure que j’arpentais la longue rue d’Heidelberg, mes torts me paraissaient plus grands; quand j’arrivai devant l’hôtel du Prince-Charles, ils étaient irrémissibles. Je connaissais la susceptibilité d’Antoine sur tout ce qui touche aux devoirs de l’amitié.

M’arrêtant au seuil de la maison, j’envoyai Jean s’informer si MM. Minorel y étaient descendus. Je me rappelais que Junius l’habitait volontiers durant ses stations à Heidelberg. Jean me rapporta qu’en ce moment ces messieurs étaient à l’hôtel, appartement no 7, au premier. J’avais espéré une tout autre réponse; j’aurais laissé ma carte ou la lettre restée dans ma poche, et je serais parti.... pour quel pays? je n’en sais rien.... par le premier convoi, n’importe dans quelle direction. Je n’ai pas l’habitude des souffrances morales; j’étais au supplice. O nature pusillanime! Lâche! lâche que je suis! Mais il n’y avait plus à reculer.

Avec un peu de brusquerie, j’ordonnai à Jean de passer le premier; je le suivis à distance. En arrivant sur le palier, je haletais. Un escalier de vingt marches! Il ouvrit la porte du no 7; je m’arrêtai.

Les deux cousins se tenaient dans un petit salon, devant une table à jeu, ornée de ses bougies. Antoine lisait; Junius faisait une patience. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, ils ne bougèrent point, croyant sans doute à l’entrée d’un domestique de la maison. Jean, ne sachant trop en quels termes annoncer ma venue, se mit à tousser. Antoine redressa la tête, m’aperçut dans la pénombre de la porte, se leva et vint droit à ma rencontre sans articuler un mot; puis il m’ouvrit ses bras, et longtemps me pressa contre sa poitrine, où je sentis son cœur battre à tout rompre.

«Enfant terrible, va!» Tel est le seul reproche qui soit sorti de sa bouche.

O mon Antoine! mon cher Antoine! que tu es bon! que tu es généreux! J’éprouvais le besoin de pleurer; mais je retenais mes larmes. Qu’aurait pensé Jean? Il aurait cru que je pleurais sur mes fautes.