Junius interrompit sa patience, se leva à son tour, après avoir laissé toutefois ses cartes dans l’ordre voulu, et m’aborda en se frisant la moustache; c’était chez lui l’annonce de quelque apostrophe railleuse; mais de celui-là je ne redoutais rien.

«Parbleu! monsieur de Canaple, me dit-il, quel homme étrange faites-vous! au commencement de ce mois j’étais à Heidelberg; vous m’avez forcé d’y interrompre ma cure de petit-lait, pour aller la continuer à Bade, et de Bade me voici contraint de revenir l’achever à Heidelberg, toujours grâce à vous!»

Je le saluai et lui serrai la main. Dans mon trouble d’esprit c’est la seule réponse que je trouvai à lui faire.

De nous quatre, mon vieux Jean était le seul qui gardât encore un maintien grave et sévère. Je crois qu’il n’eût pas été fâché de voir Antoine me gronder un peu vertement.

Quand la parole me fut revenue, j’essayai d’entamer le chapitre de ma justification:

«Plus tard, me dit Antoine; tu parais fatigué; tu vas te coucher. J’ai une chambre à deux lits: le meilleur est pour toi; mais je ferai mettre le verrou à toutes les portes de communication; tu n’aurais qu’à m’échapper encore!»

Enfin, je me couchai, et dans un lit! Depuis trois jours c’était la première fois. Mon sommeil fut calme et heureux; je sentais auprès de moi mon vieux Jean, et mon adorable ami Antoine Minorel. Je dormis quatorze heures; et voilà comment, le lendemain, je me réveillai à Heidelberg, la montagne aux Myrtilles.


II

Historique de la ville d’Heidelberg. — Historique de mon vieux Jean et de Madeleine, ma cuisinière. — Wolfsbrunnen. — La fontaine de la Louve. — Rencontre avec un Écolier. — Molkenkur (la cure au petit-lait). — Une vision.