Junius nous attendait dans le petit salon, où le couvert était mis. Jean, une serviette sous le bras, s’y tenait dans une posture pleine de dignité; il salua lorsque j’entrai, mais ne me demanda même pas des nouvelles de ma santé. Évidemment, il y avait du froid entre nous.
Quelle que soit ma préférence pour les tables d’hôte, je compris cette fois le déjeuner en tête-à-tête; nous avions tant à nous dire! D’ailleurs, je connaissais les délicates susceptibilités de notre diplomate, qui ne se fût point risqué à s’attabler avec des commis voyageurs.
Pendant le repas, une lettre arriva à l’adresse d’Antoine. Il la parcourut et me la passa. C’était la troisième missive quotidienne de Madeleine, ma cuisinière. Je la lus à voix haute. Elle contenait ces mots: «Monsieur n’a pas reparu encore. Que ça dure huit jours de plus et j’aurai perdu ma main à ne faire la cuisine que pour Minet et Toto. Je vais me mettre en quête d’une autre place.»
Jean fit un geste de désespoir; la serviette qu’il tenait à la main, lui échappant, faillit passer à travers la fenêtre. Cependant, il était sans cesse en désaccord et même en querelle avec Madeleine. Selon toute probabilité, ce souvenir lui revint à l’esprit, car presque aussitôt: «Au surplus, monsieur n’aura pas grand’peine à trouver mieux qu’elle,» dit-il.
Les idées de mon vieux Jean, loin de bien emboîter le pas, presque toujours se suivent en se contredisant. Un moment après, comme par remords de conscience, il reprenait: «Quant à son dévouement pour la personne de monsieur, il n’y a rien à dire.
—Il y paraît! lui répliquai-je.
—Ah! dame! c’est que depuis que monsieur a pris le goût des longs voyages, son service n’est pas commode.»
Je fronçai le sourcil; mais alors Jean se tenait derrière ma chaise, et cette fois encore ma démonstration de réprimande resta non avenue pour lui.
Pendant que je suis sur ce chapitre de Jean et de Madeleine, il me semble indispensable d’ajouter ici quelques mots touchant ces deux fidèles serviteurs.
«Aimes-tu ton papa? demandait-on à un charmant petit garçon de ma connaissance.