—Oui, je l’aime, et beaucoup.

—Et pourquoi l’aimes-tu beaucoup?

—Parce qu’il est bien obéissant,» répondit l’enfant.

Si on demandait à Madeleine et à mon vieux Jean pourquoi ils aiment leur maître, ils seraient en droit de faire la même réponse.

Madeleine est Picarde, par conséquent fort vive, puisqu’il est vrai que parmi nos qualités ou nos défauts il en est de terroir, comme il arrive pour le vin et autres produits. Par suite de cette vivacité naturelle, autrefois ma Picarde ne manquait pas de me mettre le marché à la main dès que je m’avisais de faire montre d’autorité envers elle. Dans l’intérêt même de ma dignité personnelle, que des discussions avec ma cuisinière pouvaient compromettre, je dus donc prendre plus souvent en considération ses raisons que les miennes propres. Peu à peu ses pleins pouvoirs dépassèrent les limites de sa cuisine; rien ne se fit plus au logis sans sa permission; Jean, à son tour, dut se soumettre; il le fit avec moins de bonne grâce que moi. De là, entre eux, des querelles auxquelles j’eus soin de ne pas me mêler. J’avais la paix; Madeleine administrait en bonne ménagère, et ne recevait pas trop mal mes amis; de quoi me serais-je plaint? Si cette paix fut un instant troublée, c’est lors de mon projet de voyage pédestre de Paris à Marly-le-Roi. L’excellente fille semblait avoir la prévision de ce qui devait arriver.

Quant à mon vieux Jean, c’est là un précieux serviteur dont je ne saurais trop me louer. Il est loin d’avoir la vivacité de Madeleine; bien au contraire; après une longue expérience, je crois pouvoir affirmer que la lenteur, et même la paresse, forment le fond essentiel de son caractère. Mais que de résultats heureux cette paresse invétérée n’a-t-elle pas produits pour moi?

Jean m’a habitué tout doucement à la patience, sans laquelle il n’est pas de vrai philosophe pratique; je lui dois de savoir me suffire à moi-même, et, dans la plupart des détails de la vie, «de n’avoir pas besoin, comme a dit Rousseau, de mettre, pour me servir, la main d’un autre au bout de mon bras.» L’exercice est utile à ma santé; Jean me le rend indispensable par la lenteur et la maladresse qu’il met à s’acquitter des commissions dont je le charge. Grâce à lui, j’ai conservé l’élasticité de mes jambes; je n’engraisse pas trop, quoique mon tempérament me pousse un peu vers l’obésité. Si les défauts de Jean m’ont profité, il a tiré aussi bénéfice des miens, ce qui l’a complété et en a fait pour moi un être à part, qu’il me serait impossible de remplacer.

Ce fut de ma curiosité qu’il tira d’abord parti, ensuite de ma vanité. Je me laissai aller trop facilement à écouter ses divagations, ses bavardages sur les uns et sur les autres; c’était l’admettre dans ma familiarité; un grand tort! Il en vint bientôt à me donner des conseils; le droit de conseil entraîne celui de remontrance.... Halte-là!...

Mon vieux Jean avait servi d’abord chez mon père, peu de temps, et seulement en qualité de petit domestique, bon à tout et propre à rien; toutefois ma vanité s’accommodait à voir en lui un de ces anciens serviteurs de la famille qui donnent à une maison certain relief aristocratique. Je répétais volontiers que Jean m’avait connu enfant, ce qui était vrai; il m’appelait son jeune maître, comme je l’appelais mon vieux Jean; plus nous avancions dans la vie l’un et l’autre, plus il avait soin d’antidater son acte de naissance et de rajeunir le mien pour garder devers lui, à défaut d’autre autorité, celle de l’âge. S’il ne me dominait pas encore, il me résistait du moins, n’en prenant qu’à son aise, et alléguant comme excuse les infirmités de la vieillesse qui commençaient pour lui, disait-il.

La vérité est que mon vieux Jean et moi nous sommes nés dans la même année. Or, par une singulière anomalie, il se trouve avoir aujourd’hui cinquante-cinq ans passés, et je n’en ai que quarante-cinq à peine.