Le lustre dont il m’a débarrassé, il l’a gardé pour lui.

Voilà comment, outre quelques qualités utiles, je dois encore à Jean un reste de jeunesse.

Pour compléter le portrait, passons au physique. De taille moyenne, Jean a le cou épais, les épaules rondes, ce qui lui permet d’y appuyer facilement sa tête quand il veut dormir sans qu’il y paraisse, et lui donne en même temps ce petit air vieillard qu’il ambitionne..... Ses cheveux, d’un blond pâle et grisonnant, son nez tout d’une pièce, ses petits yeux gris, ses lèvres épaisses lui composent, après tout, sinon une figure agréable, du moins la figure d’un excellent homme.

Mais j’oublie un détail essentiel. Jean a la prétention d’avoir été un superbe enfant, et pense qu’il lui en reste encore quelque chose. Il a au-dessous de la pommette gauche une petite verrue couverte de poils, et qu’il se plaît à appeler un grain de beauté.

Madeleine ayant avancé un jour cet axiome douteux, auquel Polichinelle eût applaudi: «L’homme qui a un grain de beauté sur la figure ne peut jamais être laid,» Jean se l’est tenu pour dit, et depuis ce temps revient à tout propos sur sa bienheureuse verrue. «Tu t’es levé bien tard aujourd’hui, Jean? — Monsieur saura que le barbier m’a entamé avec son rasoir mon grain de beauté; j’ai saigné abondamment; rien ne saigne aussi longtemps qu’un grain de beauté, et je n’aurais osé me présenter devant monsieur en cet état. — Je ne mettrai point mon pardessus aujourd’hui, Jean; il fera beau, le baromètre monte. — Si monsieur veut m’en croire, non-seulement il mettra son pardessus, mais ses socques; mon grain de beauté m’élance. Il pleuvra à coup sûr.»

Ainsi le grain de beauté de Jean joue un rôle important dans sa conversation. Mais assez parlé de Jean et de sa verrue.

Je tenais donc à la main la lettre de Madeleine; je ne la lisais plus, j’en examinais la suscription; le timbre de la poste de Marly-le-Roi exerçait sur moi une puissance fascinatrice. Je ressentais un désir impérieux de revoir mon jardin, mes bons voisins, devenus mes bons amis, et d’aller rassurer ma cuisinière.

De ce désir je fis part à Antoine, en lui proposant de nous mettre en route sur-le-champ.

Antoine, le plus fougueux comme le plus aimé de mes despotes, donna un terrible coup de poing sur la table, puis se tournant vers moi d’un air menaçant:

«Te moques-tu? Penses-tu donc que j’aurai franchi d’un trait trois cents kilomètres sans devoir reprendre haleine un instant? Me prends-tu pour un de ces cuistres lancés après un échappé de collége, et qui le ramènent incontinent par les oreilles? Qui te presse tant? est-ce la crainte de perdre ta cuisinière? Calme-toi, jeune homme impétueux; dès hier au soir je lui ai écrit; dans trois jours les cloches de Marly pourront sonner ton retour; allons, achève de déjeuner, et en route pour les ruines de l’ancien château! Junius assure que j’y trouverai une collection de médailles curieuses, et toi des mauves et des coquelicots de quoi remplir ton herbier.»