L’affaire en resta là.

Junius, avant notre visite au château, nous proposa, pour seconde station, Molkenkur, un des points les plus élevés de la montagne que nous contournions. Une voiture débouchait à vide sur la place de Wolfsbrunnen; nous y montâmes.

Molkenkur signifie cure au petit-lait.

C’est ici, c’est à Molkenkur, que Junius venait acquérir, par infusion, par imbibition, ce calme stoïque, indispensable aux diplomates. On n’y voit qu’une maison, c’est un chalet suisse, placé à l’angle d’un grand plateau d’où l’on jouit d’une vue superbe. J’embrassai l’horizon pour essayer d’y découvrir le clocher de Strasbourg; ne l’y trouvant pas, j’abaissai indifféremment mon regard, et du milieu de la montagne inférieure, placée entre Wolfsbrunnen et le Molkenkur, une apparition magique surgit tout à coup devant moi.

Une ville de marbre était là; des hommes de pierre, ses seuls habitants, les uns tenant encore une épée dans leurs mains, les autres vaincus et renversés dans des fossés poudreux, semblaient prolonger une lutte terrible; d’immenses amas de débris jonchaient la terre; des palais s’élevaient debout, mais à travers leurs vastes fenêtres je voyais au loin pointer le feuillage des arbres; comme d’horribles reptiles, des lierres gigantesques s’enroulaient autour des colonnes brisées. Je crus à une vision d’Herculanum ou de Pompeï.

Je fermai les yeux, j’étendis les bras; à ma droite, je rencontrai l’épaule de Junius, à ma gauche, celle d’Antoine, et m’appuyant sur mes deux compagnons, je demeurai quelque temps absorbé, silencieux.

«Qu’est-ce que cela? m’écriai-je enfin.

Heidelberga deleta!» murmura Antoine avec un bruit d’orgue plaintif, en répétant ces deux mots sinistres fournis par Boileau pour servir de légende à la médaille frappée en l’honneur de Louis XIV, le destructeur d’Heidelberg.

Et Junius, traduisant à mon intention une strophe d’Uhland, le poëte populaire de l’Allemagne, semblait un écho de ma propre pensée:

«Ce palais merveilleux, sous les rayons du soleil, élance jusqu’aux nues ses tours et ses coupoles; les statues des héros le peuplent; des lions de marbre veillent à sa porte; mais à l’intérieur tout est silencieux et désert, une herbe épaisse tapisse ses riches vestibules; escaliers et perrons, tout a disparu, et les oiseaux criards le remplissent seuls de bruit en se poursuivant de fenêtre en fenêtre.»