Après avoir ainsi sauté de branche en branche, semblable au pauvre oiseau qui ne peut prendre son vol, découragé de ses vaines tentatives de vie sédentaire, n’espérant plus rien que du hasard, il alla droit devant lui, couchant dans les étables, dans les greniers, le plus souvent à la belle étoile; tantôt charitablement hébergé dans une honnête ferme, où il trouvait un emploi de quelques jours; tantôt rudement repoussé comme vaurien et vagabond. Vagabond, il l’était. Il ne savait plus se fixer; il lui fallait la vie errante, le grand air, et son indépendance complète. Il riait à sa misère, pourvu qu’elle changeât de place.
Un jour que le hasard, sa Providence, semblait l’avoir oublié, longeant, l’estomac vide, les murs d’un château, il y vit une affiche placardée. On réclamait des bras inoccupés pour un travail de terrassement. Tout travailleur, avant de se mettre à l’œuvre, avait droit à une soupe. Ce dernier article le tenta.
A la grille dudit château un domestique, en riant aux éclats, lui apprit que l’affiche était apposée là depuis six mois; on n’avait plus besoin de personne. Toutefois, il lui dit de l’attendre, et, un instant après, au lieu d’une soupe il lui donna un cheval. Oui, un cheval, un vrai cheval, en chair et en os; en os surtout.
C’était un pauvre animal, encore jeune, mais quasi étique, véhémentement soupçonné de quelque maladie contagieuse. Ayant reçu l’ordre de le mener à l’abattoir, le domestique, qui, ce jour-là, sans doute, avait autre chose à faire, chargea Ferrière de la commission, lui en abandonnant les bénéfices.
Ferrière ne fit point abattre son cheval; il le soigna, il le guérit. Par quel moyen? Je l’ignore.
On apprend bien des choses en courant les routes, pour peu qu’on ait d’intelligence et de mémoire. Tel bohémien, à force de toucher à tous les pays, à tous les métiers, de frayer avec des gens de toutes sortes, devient, à la longue, une encyclopédie vivante; encyclopédie superficielle, d’accord. Selon moi, les vagabonds de cette espèce se rapprochent assez des philosophes anciens, coureurs de routes aussi, et qui allaient deçà delà recueillir la science éparpillée alors dans le monde.
Aristote, presque seul, fut un philosophe sédentaire; mais il avait pour aide-naturaliste, pour commis voyageur, son élève, Alexandre de Macédoine. Ferrière, lui, voyait tout, apprenait tout par lui-même, comme Démocrite et Platon. Il était observateur, et, dans nos entretiens au Trou-Vassou, je m’étonnai parfois de l’étendue de ses connaissances et de la finesse de ses aperçus. Il possédait les généralités, les points de relation. De notre temps, par malheur, à force de s’accroître, les sciences sont devenues complexes, rayonnantes, obèses. Pour chacune d’elles, l’existence d’un homme suffit à peine. Il n’y a donc plus de généralisateurs, par conséquent de grandes idées relatives, que parmi ceux-là qu’on nomme les ignorants et les désœuvrés: les poëtes et les bohémiens.
Mais j’aborde les considérations, et je veux être bref.
Donc Ferrière a un cheval, et il en tire parti. Il est messager; il exécute des transports de paille, de foin, de paquets, d’un village à un autre. Le fardeau est-il trop lourd au pauvre bidet, l’homme en prend sa part, et tous deux font la route en s’entr’aidant. Grâce à son cheval, à défaut du métier qui lui manque, il a un labeur quotidien et régulier; il a mieux encore, une affection. Il aime son cheval, et son cheval l’aime.
Tous deux étaient en voie de prospérité; vint une époque désastreuse, le choléra de 1832. Dans la contrée que fréquentait le plus volontiers Ferrière, le fléau sévissait avec violence, et chacun barricadait sa porte, espérant l’empêcher d’entrer. Le pauvre messager surtout devint l’objet de la défiance générale; il semblait qu’il n’eût plus que la contagion à transporter d’un village à l’autre. On le fuyait, et en le fuyant on le condamnait à une misère sans issue. S’il avait été seul, il aurait pu se résigner peut-être, et reprendre sa vie d’autrefois en attendant des temps meilleurs; mais il fallait pourvoir aux besoins de son ami, de son cheval. Il prit une grande résolution.