Chose incroyable, au milieu de ses plus rudes épreuves, jamais notre bohémien n’était descendu jusqu’à la mendicité. Quand je m’en étonnais devant lui: «Monsieur, me répondait-il d’un ton passablement burlesque, empreint d’une fierté sincère cependant, je n’aurais pas tant souffert de la faim si j’avais pu me faire domestique ou mendiant. Mais le pouvais-je? je suis gentilhomme.»
Son père, en effet, à tort ou à raison, se faisait nommer M. de Ferrière, et le fils, à raison ou à tort, pensait que d’avoir été saltimbanque, casseur de pierres, vagabond, ne le dégradait point de noblesse comme aurait pu faire la mendicité.
Se préparant à franchir ce Rubicon de la prud’homie, il ne voulait pas mendier là où son nom était connu.
Déjà ces groupes de villages où l’homme et le cheval avaient leurs habitudes étaient loin derrière eux, lorsque, à la nuit tombante, Ferrière vit venir à lui une femme, qui, dans la demi-obscurité, lui sembla une élégante fermière, ou une honnête bourgeoise. Pour un début, l’occasion était favorable. De son côté, la soi-disant bourgeoise, apercevant dans l’ombre un homme traînant un cheval en laisse, crut tout au moins à un valet de bonne maison, et tous deux s’abordèrent en tendant la main l’un vers l’autre.
Ferrière, que j’ai eu tort peut-être de comparer à Démocrite, mais qui, après tout, était philosophe, partit d’un grand éclat de rire, et saisissant la main avancée vers lui, il la secoua cordialement.
La mendiante ne rit pas, elle. Depuis longtemps le sourire s’était effacé de ses lèvres pâles et amincies. Ouvrière en linge, son travail la faisait vivre; tout à coup la paralysie s’était jetée sur sa main laborieuse. Aujourd’hui, pour combler la mesure de ses misères, les premiers symptômes du choléra venaient de l’atteindre.
Ferrière la fit monter sur son cheval, et la conduisit, à une lieue de là, chez un bon curé de village qui lui avait fait faire sa première communion, et dont il était devenu plus tard le bedeau. Le bon curé accueillit tout à la fois l’homme, le cheval et la malade. Pour celle-ci, notre docteur bohémien mit en œuvre toutes les ressources de sa science de rencontre. Au bout d’un mois, elle était guérie et se nommait Mme Ferrière.
Deux misères réunies se portent parfois assistance, tant le principe de l’association est bon dans son essence même. Le mariage de notre ami avait reflété sur sa personne un certain éclat de moralité. Maintenant, les jeunes filles le saluaient quand il traversait le village.
Une chose, cependant, mettait le nouvel époux en grande perplexité. A peine marié, et pas mal amoureux, allait-il installer sa femme, seule, dans quelque pauvre chaumière, et courir les chemins sans elle, ou renoncerait-il à cette vie du grand air qu’il aimait tant?
Un matin qu’il se posait cette embarrassante question, deux vieilles roues, placées à la porte d’un charron, semblèrent d’elles-mêmes y répondre et résoudre la difficulté. Il les acheta et les paya au charron par des journées de travail. Pendant toute une semaine, il tira le soufflet de la forge. Son compte soldé, Ferrière, avec quelques poutrelles qu’il équarrit, quelques planches, quelques cerceaux, qu’il ajusta lui-même, se construisit une voiture.