La chapelle de Saint-Udalrich, le palais d’Othon-Henri, montrent aujourd’hui avec orgueil leurs façades splendides, où quelques assises ébranlées, disjointes, troublent à peine l’harmonie de l’ensemble. Mais regardez derrière ces fantômes de pierre et de marbre, le corps manque; c’est leur âme seule qui vous apparaît; leur âme, c’est-à-dire tout ce que les arts semblaient leur donner d’éternel et d’invincible. Au palais d’Othon-Henri tous les grands artistes du seizième siècle avaient apporté la protection de leur génie; le vieux Michel-Ange en avait tracé le plan; sur sa merveilleuse façade, au milieu d’une profusion de bas-reliefs, d’arabesques, de cariatides, d’écussons de l’Empire, de la Bavière et du Palatinat, on voit s’élever un triple rang de statues colossales; tout cela est l’œuvre des plus célèbres sculpteurs de cette grande époque de l’art.
Toutefois, il en faut convenir, ces statues présentent un singulier amalgame. Pressé de jouir, il semble que l’électeur Othon-Henri, dit le Magnanime, les ait achetées toutes faites et non sur commande. On voit là Charlemagne figurer près de Jupiter, Tibère près de Brutus; le saint roi David et une Vénus, non pudique, s’y avoisinent, en tout bien tout honneur, je n’en doute pas: mais ces contrastes singuliers détournent forcément les esprits de la gravité religieuse, seule convenable en pareil lieu.
Nous y fûmes bientôt ramenés. En poursuivant notre route, de tous côtés, autour de nous, nous ne rencontrions que ponts écroulés, douves béantes, à moitié comblées de débris; nous inspectâmes, l’une après l’autre, la tour renversée, fragment cyclopéen, qui en roulant sur une autre tour lui a ouvert les entrailles; puis la tour ronde, démantelée de haut en bas, et qui, planant sur le Necker, raconte ses misères à toutes les voiles qui passent.
Je l’ai déjà dit, je crois, les œuvres de la nature me trouvent bien plus facile à l’émotion, à l’admiration que celles des hommes. Cependant, ce qui reste d’Heidelberg m’impressionnait aussi vivement que les beaux sites de la forêt Noire, que les cascades d’Aller-Heiligen elles-mêmes. C’est tout ce que je puis dire de plus fort en leur honneur.
Un homme debout, dans l’exercice de ses facultés puissantes, n’attire pas notre intérêt comme l’homme abattu qui ne doit point se relever. C’est le même sentiment qui prête aux ruines un attrait tout particulier. On se plaît à les reconstruire dans leur ensemble, en donnant à cet ensemble des proportions, une majesté, qu’il n’a jamais eues peut-être. D’un autre côté, elles éveillent la pitié, le regret; elles parlent au cœur, elles l’émeuvent plus que ne pourrait jamais faire l’édifice le plus remarquable, le plus gigantesque, s’il est intact et bien portant.
Ce qui ajoutait à mon émotion et la rendait plus vive, c’était l’idée qu’un roi de France avait eu la pensée de ce désastre, et qu’un illustre général français l’avait consommé.
Roi Louis XIV, vous n’avez pas encore assez saccagé Heidelberg! Il a grandi, il s’est accru de tout le terrain conquis par ses ruines, et votre Versailles n’offre pas l’aspect grandiose et saisissant de ces restes de palais, qui ne sont plus rien, que des merveilles de l’art!
Tandis qu’en moi-même je fulminais cette sorte de prosopopée, nous arrivions sur la grande terrasse, d’où l’on jouit d’une vue immense sur les vallées du Necker et sur celles du Rhin. Junius, notre précieux cicerone, essayait de détourner nos regards d’Heidelberg le château, pour les reporter sur Heidelberg la ville, étalée au-dessous de nous avec ses rues tortueuses, bordées de boutiques; il nous montrait l’église Saint-Pierre, où Jérôme de Prague prêcha la réforme naissante, et le fameux pont de sept cents pieds de longueur....
Antoine l’écoutait les yeux en l’air, en fumant une cigarette; moi, les yeux fermés. Je méditais sur une découverte historique que je venais de faire à l’instant même, par le seul rapprochement de deux mots.
Interrompant brusquement Junius au milieu de sa description: