«Savez-vous, lui dis-je, quelle est la cause vraie, la cause unique, la cause patente de la destruction du château d’Heidelberg?»

Surpris de l’apostrophe, et surtout du ton assuré, ton qui ne m’était guère habituel, que je prenais en la lui lançant, Junius laissa là Jérôme de Prague et le fameux pont de sept cents pieds, fit un demi-tour de mon côté, rajusta sa cravate blanche, et, après avoir fermé les yeux à son tour:

«La question est grave, dit-il. Quelle est, demandez-vous, la cause vraie de la destruction d’Heidelberg?

—Du château spécialement!

—Mais.... la politique.... peut-être la religion....

—Vous n’y êtes pas! Ce ne fut ni le dévot ni le politique qui consomma cette œuvre de vandalisme, ce fut le constructeur. Louis XIV achevait Versailles; il venait de disgracier son surintendant Fouquet, vu les magnificences ultra-royales du château de Vaux; dans le château d’Heidelberg Versailles avait un rival bien autrement redoutable. De là, l’ordre d’extermination. Voilà la cause, la cause vraie, la cause patente!...

—Permettez, permettez....

—Bravo! Augustin,» cria Antoine de sa grosse voix; et jetant le bout de sa cigarette dans un fossé où d’autres débris plus importants se trouvaient déjà amoncelés: «Oui, Augustin a raison; le saccage fut un fait odieux émanant de la volonté personnelle du roi; en voici la preuve, la preuve irrécusable aux yeux de tout vrai numismate. Au recto de la médaille déjà citée par moi, on voit le château d’Heidelberg dévoré par les flammes, et l’exergue porte cette phrase latine, toujours du même poëte Boileau:

Rex dixit et factum est.

De quoi les poëtes se mêlent-ils? Mais pourquoi le château en flammes est-il représenté là comme l’emblème du Palatinat? Pourquoi n’est-ce point Mannheim, sa capitale? Je suis de l’avis d’Augustin; le château d’Heidelberg a été offert en immolation au château de Versailles, et c’est à Versailles que son arrêt de mort fut signé!»