Junius n’était pas homme à rester court devant une médaille. Il aimait Louis XIV jusque dans ses verrues, comme Montaigne aimait Paris. Il le défendit; nous ripostâmes; Antoine s’emporta jusqu’à traiter le grand roi de drôle, ce qui, je l’avoue, me parut passer les bornes; mais mon cher Antoine, le plus inoffensif des êtres, est généralement d’une grande sévérité envers les rois, comme envers ses amis, du reste.
Soit un effet de ses cures au petit-lait et au jus d’herbes, soit qu’aimant la discussion il la voie venir avec plus de calme, Junius garda mieux son sang-froid. Quand il nous eut laissé jeter notre feu sur Louis XIV, sur Louvois et même sur Turenne, l’incendiaire du Palatinat:
«Messieurs, nous dit-il, de grâce, n’aidons pas l’étranger à calomnier notre pays, comme l’ont fait étourdiment, je veux le croire, tous les auteurs des guides et des itinéraires de Bade et des bords du Rhin. Sans se donner la peine de recourir aux sources historiques, ils ont répété, ils ont amplifié même, sous couleur de philanthropie, les malédictions que les Allemands seuls, comme vaincus, comme victimes, si vous voulez, avaient le droit de proférer contre la France. Aussi sincèrement qu’un autre, je déplore les excès commis; mais ces excès n’ont-ils été motivés que par une fantaisie belliqueuse? La courtisanerie d’un ministre essayait-elle par cette guerre, comme on l’a dit, de distraire le roi de son oisiveté? Le roi n’était pas oisif alors, messieurs; une ligue formidable le menaçait, et l’électeur palatin, Charles-Louis, qui lui devait tant, après lui avoir promis son alliance, passait du côté de l’Empereur. De là, première invasion du Palatinat. Invasion légitimée par les circonstances, par la nécessité politique. J’ai d’abord prononcé je crois le mot religion. Je ne le retire pas, messieurs. La réforme se propageait dans le Palatinat, gagnait Bade. Si elle atteignait Strasbourg, c’en était fait pour la France de sa récente et précieuse conquête. Il était temps que la voix du canon fît taire celle du prêcheur et prouvât à Charles-Louis qu’on ne se joue pas impunément de la France. Et de quel côté se manifestèrent d’abord les excès? Ce ne fut pas du nôtre, messieurs! Les paysans avaient traqué quelques faibles détachements de nos soldats, égarés dans les montagnes; de leurs prisonniers, les uns, égorgés par eux sur-le-champ, furent les moins à plaindre; les autres, mutilés, crucifiés, suspendus aux arbres, leur servirent de cible, comme au tir de l’arquebuse. Au cri d’indignation poussé par la France, répondit bientôt le cri d’agonisant du Palatinat. Turenne venait de le traverser comme une trombe, détruisant sur sa route cinq villes et vingt-cinq villages. C’était le devoir de la politique, c’était un droit: il fallait frapper un coup de terreur!
—Sapristi! Il ne fallait pas frapper si fort,» grommela Antoine, en dégustant une seconde cigarette; et il ajouta: «Il parle bien, mon cousin Junius! un peu comme nos orateurs de la Chambre; c’est égal, ce qu’il dit n’est pas dépourvu de sens.
—Mais, le château, m’écriai-je, Turenne l’eût respecté s’il n’avait reçu les ordres positifs....
—Permettez, permettez! répéta Junius en se frisant la moustache; nous faisons ici confusion, cher monsieur Canaple; la destruction de la forteresse d’Heidelberg ne fut accomplie que quinze ans après la mort de Turenne, dans l’hiver de 1689, si j’ai bonne mémoire.
—Turenne ou un autre, qu’importe? répliquai-je assez vivement; il n’en est pas moins vrai que le palais d’Othon-Henri, l’œuvre de Michel-Ange, cette merveille des arts, a été sacrifié au palais de Versailles!
—Pardon, pardon encore, cher monsieur, poursuivit le blond diplomate avec son même ton railleur. Le général comte de Mélac, fort peu connu en France aujourd’hui, trop connu en Allemagne, car il a dépassé Turenne dans ses dévastations, s’est contenté cependant de démanteler Heidelberg; quant au palais d’Othon-Henri, il l’a laissé à peu près intact, si bien que, plus tard, les électeurs Jean-Guillaume, Charles-Philippe, Charles-Théodore, purent, tour à tour, y fixer leur résidence. Ce ne fut qu’en 1764, par conséquent à une époque où le roi Louis XIV habitait depuis près d’un demi-siècle la basilique de Saint-Denis, et non plus son château de Versailles, qu’un orage furieux s’abattit sur le corps principal du palais d’Othon et l’incendia, ne laissant que cette magnifique façade, que nous venons d’admirer ensemble. Votre hypothèse touchant le château de Versailles et celui d’Heidelberg était fort ingénieuse sans doute; mais, vous le voyez, elle ne tient pas contre les dates, qui sont des faits.
—Augustin! Augustin! murmura sourdement Antoine, en tournant vers moi ses yeux chargés de sombres éclairs, qu’es-tu donc venu nous conter? Des rêves? encore des rêves! Mais, poëte que tu es, tu as failli compromettre la Numismatique, sais-tu?»
Revenant à sa thèse, Junius essaya ensuite de nous prouver que, malgré Turenne, Mélac et de Lorges, tout n’était pas mort dans le vieil Heidelberg, qu’une pulsation de vie s’y faisait sentir encore dans quelques-unes de ses artères; il nous parla de ses jardins, toujours bien entretenus, et fréquentés par les promeneurs de la ville; de sa population, non seulement composée de chouettes et de couleuvres, mais aussi d’un assez bon nombre de locataires bourgeois, outre les personnes des deux sexes attachées à l’établissement.